Perdu dans les réalités divergentes

La porte-parole du président Donald Trump, Kellyanne Conway, lors d’une conférence de presse donnée par Sean Spicer. En parlant de «faits alternatifs», Mme Conway a fait entrer la rhétorique du nouveau gouvernement américain dans la mécanique quantique.
Photo: Nicholas Kamm Agence France-Presse La porte-parole du président Donald Trump, Kellyanne Conway, lors d’une conférence de presse donnée par Sean Spicer. En parlant de «faits alternatifs», Mme Conway a fait entrer la rhétorique du nouveau gouvernement américain dans la mécanique quantique.

Qui l’aurait cru ? En évoquant des « faits alternatifs » pour justifier les déclarations douteuses de Sean Spicer, attaché de presse de Donald Trump, sur la taille de la foule ayant convergé la semaine dernière à Washington pour assister à l’intronisation du nouveau président, Kellyanne Conway, porte-parole du nouveau président américain, a fait entrer la rhétorique de l’administration Trump dans… la mécanique quantique, ce territoire scientifique et philosophique où les réalités alternatives sont effectivement probables.

Or, si la théorie des univers parallèles peut éclairer son propos, l’idée d’une double vérité cohabitant dans un même monde reste toutefois un gros mensonge lorsqu’elle est appliquée à la politique et à l’interprétation de deux photos montrant deux foules bien différentes lors de l’assermentation de Barack Obama en 2009 et de Donald Trump en 2017, estime l’astrophysicien américain Trinh Xuan Thuan, auteur de plusieurs ouvrages de vulgarisation sur l’univers, l’infini, les particules et leur capacité physique à pouvoir être ici et ailleurs en même temps.

« Il est peu probable que Kellyanne Conway ait pensé à la mécanique quantique en disant ce qu’elle a dit », s’amuse à l’autre bout du fil l’auteur en 2014 de Désir d’infini et, l’an dernier, de La plénitude du Vide (Albin Michel). Le Devoir était en Virginie cette semaine, où Trinh Xuan Thuan enseigne l’astronomie à l’Université de Charlottesville. « On est plutôt devant une interprétation bizarre d’un événement, devant une interprétation bien personnelle de la réalité, qui relève plus du film Rashomon d’Akira Kurosawa [classique des années 50 dans lequel quatre personnages relatent des versions fort différentes d’un même meurtre] que devant la théorie des univers parallèles. »

C’est la propagande déjouée par la science. Oui, les faits alternatifs forgent depuis plusieurs décennies des hypothèses en physique, qui, pour appréhender les avancés de ses connaissances, a dû prendre en compte la notion d’univers parallèles, et donc de réalités concurrentes pour expliquer la création et l’évolution de l’univers. Parmi elles, la théorie du physicien américain Hugh Everett qui, en 1957, évoque des « univers qui bifurquent » pour appréhender cette possibilité pour l’atome d’être ici et ailleurs en même temps. Face aux choix, les univers, selon lui, se divisent en copies « presque similaires » où tous les scénarios possibles et les options se réalisent. Dans un univers, vous lisez ce texte. Dans un autre, vous écoutez au même moment la télévision et Donald Trump n’est pas président des États-Unis. Le 20 janvier dernier dans un univers, il y avait une foule record à l’intronisation du 45e président américain. Dans un autre, il y avait cette foule parsemée qui a poussé Sean Spicer à une interprétation impressionniste des faits.

Cette drôle de perspective se bute toutefois à une réalité loin d’être alternative : « La porte-parole de Donald Trump tout comme son attaché de presse ne peuvent pas parler de faits alternatifs dans un même univers, dit Trinh Xuan Thuan, puisque les univers parallèles ne communiquent pas les uns avec les autres. » Qui plus est : « Notre rapport à la réalité se bute forcément à l’horizon observable », dit-il, et ce, sans possibilité de voir les autres univers ni les réalités qui se trouveraient à l’intérieur.

L’affirmation nourrit un paradoxe scientifique sur la réalité alternative qui ne peut, par essence même, ni être observée ni être expérimentée et ne relève pour le moment que de l’hypothèse. Et, sans preuve, sans la rigueur de l’expérience reproductible, cette autre réalité bascule alors dans la sphère de la croyance, du mensonge, de la mystification ou encore de ce vide métaphorique que l’astrophysicien connaît bien, pour en avoir étudié les dimensions physiques. Un vide qui l’inquiète au plus haut point puisqu’il semble désormais atteindre la plus haute fonction d’un État.

« Les scientifiques sont très inquiets de voir un gouvernement qui ne croit pas en la science », dit-il en pointant à titre d’exemple la nomination d’un climatosceptique à la tête de l’Agence américaine de protection de l’environnement, Scott Pruitt, et ce, malgré les preuves tangibles et scientifiques du dérèglement climatique. Mais l’astrophysicien s’accroche aussi à une certitude, celle que le vide, qui est à la base de l’univers et de l’apparition de la vie, est rempli d’énergie. Il permet le mouvement et même le changement, annonçant ainsi l’apparition d’autres réalités dont le caractère alternatif dépend bien plus des forces humaines que de celle de la physique quantique.

La plénitude du Vide

Trinh Xuan Thuan, Albin Michel, Paris, 2016, 340 pages