Le coeur d’une double discrimination

La militante féministe Pauli Murray
Photo: Carolina Digital Library and Archives La militante féministe Pauli Murray

L’apport des femmes noires à la pensée féministe est peu connu ; il n’en est pas moins important. Cet essai de Patricia Hill Collins, initialement paru en 1991 et aujourd’hui traduit par Diane Lamoureux, en fait foi. Visant à faire entendre les « idées supprimées ou rendues inaudibles des femmes noires », Hill Collins évoque le triple système d’oppression (économique, politique et idéologique) qui les occulte « tout en confortant la vision du monde et en protégeant les intérêts des élites masculines blanches ».

De fait, sur l’axe identitaire, les femmes noires se situent à l’exact opposé des hommes blancs, figure souvent convoquée lorsqu’il est question de privilèges. Mais les hommes ne sont pas les seuls en cause : l’auteure évoque des classiques féministes et des travaux universitaires fondés exclusivement sur les expériences de Blanches. Est ainsi « promue l’idée d’une femme universelle qui est blanche et [issue] de la classe moyenne ». C’est donc dire que les femmes noires doivent combattre « tant les biais sexistes dans la pensée politique et sociale noire que les biais racistes dans la théorie féministe », sans parler des biais classistes et hétérosexistes.

Un système d'oppression tire une grande partie de sa force du consentement des victimes, qui ont intériorisé l'image d'elles-mêmes qu'ont les dominants

Au coeur de l’ouvrage, « quatre aspects fondamentaux de la pensée féministe noire — ses thématiques, ses cadres d’analyse, ses approches épistémologiques et leur signification pour l’empowerment » — sont déployés pour cerner la condition des femmes noires, dont le palimpseste est le système de l’esclavage, droit de cuissage y compris. Après un chapitre théorique qui définit la pensée féministe noire, sont abordés le travail et la famille, les archétypes, l’autodéfinition, la sexualité, les relations amoureuses, la maternité et le militantisme. Une partie sur le statut politique de cette épistémologie féministe noire, qui lie la question du pouvoir à celle du savoir, clôt l’ensemble.

Nécessaire résistance

L’exposé repose aussi bien sur des études historiques et empiriques ainsi que sur des oeuvres littéraires et télévisuelles que sur des témoignages personnels provenant de travailleuses domestiques. Le savoir expérientiel est traité avec la même considération que le discours institutionnel, question de briser les hiérarchies qui nous coupent le plus souvent de la parole des Noires, infériorisées par la culture. Résonne ainsi un faisceau de voix qui toutes traduisent une conscience aiguë des enjeux de la double domination sexiste et raciale.

Ces voix ne sont cependant pas perçues par les Blancs, qui préfèrent projeter sur les Noires des stéréotypes racistes. « Les archétypes normatifs qui s’appliquent aux femmes noires sont si absolument négatifs » qu’en eux-mêmes ils constituent presque un « appel à la résistance ». Et bien souvent, cette rébellion doit se jouer contre soi-même : comme le soutient la militante Pauli Murray, « un système d’oppression tire une grande partie de sa force du consentement des victimes, qui ont intériorisé l’image d’elles-mêmes qu’ont les dominants ».

Ce livre révèle le déficit de reconnaissance dont nos sociétés sont coupables. À l’heure où le féminisme se conjugue avec intersectionnalité, qui implique de prendre en compte les effets croisés de plusieurs systèmes de discrimination (la « race », la classe et le sexe), la traduction des textes de Hill Collins, théoricienne de premier plan en la matière, est la bienvenue. Car c’est un savoir critique dont la société d’aujourd’hui ne peut faire l’économie qui est exposé là. À la veille du Mois de l’histoire des Noirs, il s’agit d’un ouvrage essentiel pour réfléchir au racisme systémique et aux oppressions croisées.

La pensée féministe noire

★★★ 1/2

Patricia Hill Collins, traduit de l’anglais par Diane Lamoureux, Éditions du remue-ménage, Montréal, 2016, 479 pages