La garde du coeur de Françoise Sagan

Passion secrète, la relation fusionnelle de Peggy Roche avec Françoise Sagan a été le pivot de leur vie respective, dit Marie-Ève Lacasse.
Photo: Claude Gassian Flammarion Passion secrète, la relation fusionnelle de Peggy Roche avec Françoise Sagan a été le pivot de leur vie respective, dit Marie-Ève Lacasse.

« Elle avait sa table ici », fait remarquer l’auteure de Peggy dans les phares (Flammarion Québec), Marie-Ève Lacasse, embrassant des yeux la Brasserie Lipp, dans Saint-Germain-des-Prés, où elle m’a donné rendez-vous.

« Elle recevait ses assistants ici, donnait tous ses rendez-vous ici, poursuit l’écrivaine québécoise établie à Paris depuis une douzaine d’années. C’était sa cantine. Peggy était une mondaine ! Elle rendait les serveurs fous parce qu’ils savaient qu’elle allait tacher de son rouge à lèvres rouge sa serviette blanche. »

Si on ne compte plus le nombre d’ouvrages consacrés à Françoise Sagan, bien peu d’entre eux s’attardent à celle qui était devenue indispensable dans l’intimité de la romancière. Aucun livre non plus, aucune biographie, aucune exposition retraçant son parcours de styliste, de créatrice de collections, de journaliste de mode et d’ex-mannequin, entre autres pour Givenchy.

Il y a bien eu le fils unique de Françoise Sagan, Denis Westhoff, qui consacrait un chapitre, dans Sagan et fils, en 2012, à celle qui l’a en grande partie élevé. Quelques années auparavant, la cinéaste Diane Kurys lui accordait aussi une certaine place dans son film Sagan. Mais pour le reste, Peggy Roche a été pratiquement occultée.

« J’ai constaté qu’il y avait un vide éditorial énorme sur elle », indique Marie-Ève Lacasse, dont le roman biographique sur Peggy Roche s’est nourri de trois années d’enquête auprès des proches du couple caché qu’elle formait avec Françoise Sagan et de recherches dans les archives.

Réparer une injustice

 

De son vivant, Peggy Roche a été reléguée au second rôle, tenue loin de la lumière qui auréolait la célèbre romancière. Pour les proches du couple, cette relation homosexuelle était un secret de Polichinelle. Mais Françoise Sagan se refusait à la révéler publiquement.

Même après sa mort en 2004, la plupart de ses biographes ont en grande partie respecté ses voeux, ce qui s’explique comme suit, selon Marie-Ève Lacasse : « Sagan est un symbole français comme la baguette. C’est presque une intouchable. Quand on parle d’elle, c’est le bonheur, la liberté, l’insouciance, Saint-Tropez, le soleil, la fête, le jazz, la vitesse… Ça évoque des choses positives qu’on se remémore avec beaucoup de nostalgie et de tendresse. »

Photo: Emmanuel Lardier Flammarion Femme de l’ombre dans la lumière. Peggy Roche, mannequin chez Givenchy, a vécu un quart de siècle une romance secrète avec Françoise Sagan.

Peggy Roche, elle, est passée dans le tordeur de l’histoire. Après sa mort d’un cancer en 1991, on a pratiquement oublié son existence, déplore Marie-Ève Lacasse. « Même sa stèle est anonyme. Elle est enterrée à Cajarc, à côté du caveau familial de Sagan. Sagan est enterrée avec son dernier mari, Robert Westhoff. Peggy est enterrée juste à côté, mais son nom n’est pas inscrit. »

C’est en partie pour honorer la mémoire de cette femme qui la fascinait par son mystère que la jeune auteure de 34 ans s’est lancée dans l’écriture de Peggy sous les phares. Son livre, basé sur une chronologie non linéaire, commence en 1985. Ce n’est pas innocent.

Le coma

 

« Pour pouvoir mettre la lumière sur Peggy, il fallait que Sagan se taise, précise Marie-Ève Lacasse. Et la façon de la faire taire était de la plonger dans le coma. »

Françoise Sagan, retrouvée inconsciente dans une chambre d’hôtel de Bogotá, en Colombie, alors qu’elle accompagnait le président François Mitterrand en voyage officiel, est rapatriée d’urgence en France. Officiellement, il est question d’un arrêt respiratoire. Mais la cocaïne qu’elle consomme de façon effrénée pourrait bien être en cause.

« On verra Peggy aller à l’hôpital, se plonger dans ses souvenirs en ayant devant elle un corps endormi, poursuit Marie-Ève Lacasse. On pourra mieux comprendre qui est le personnage de Peggy, comment est sa vie, comment elle organise l’espace, quelle est sa pensée. Et puis, on verra se réveiller doucement Sagan, elle qui occupe déjà tellement tout l’espace. »

La fluidité des corps

 

En parallèle, l’auteure refait sommairement le parcours individuel de la romancière et de la styliste. Jusqu’à leur première vraie rencontre. Elles s’étaient déjà croisées peu après la parution de Bonjour tristesse, en 1955, qui allait apporter la notoriété à Françoise Sagan, étiquetée par François Mauriac « charmant petit monstre ». Mais le coup de foudre a lieu en 1968, dans une boîte de nuit.

Elles sont alors toutes les deux mariées. Après l’éditeur Guy Schoeller, Françoise Sagan a épousé le mannequin américain Robert Westhoff, père de son fils. Peggy Roche a marié en secondes noces l’acteur Claude Brasseur.

« Elles ont aimé des hommes, convient Marie-Ève Lacasse. Mais elles sont dans une espèce de fluidité des corps, avance-t-elle. C’est une époque de fêtes, d’alcool, de nuits blanches, où on passe d’un corps à un autre de façon totalement libre, sans se poser la question de l’homosexualité ou de la bisexualité… »

L’amour fou

Chacune a des aventures de son côté. Mais leur relation, en osmose, demeure le pivot de leur vie. Comme en témoigne Denis Westhoff dans Sagan et fils : « Peggy fut une amie, une amante, une protection, un conseil. Entre ces deux femmes, ce fut un mélange de passion, de tendresse, d’admiration réciproques, de reconnaissance mutuelle, d’amitié et de connivence comme ma mère n’en connut jamais, dans mon souvenir, ni avant ni après elle. »

« Avec la disparition de Peggy, précise-t-il, ce fut comme si ma mère avait été déchirée en lambeaux, que l’on eût arraché des morceaux d’elle vivante. »

L’énigme d’un amour durable

Le grand amour de Sagan demeure pour Marie-Ève Lacasse une figure énigmatique. « Il y a des zones d’ombre dans sa vie qui sont pour l’instant impossibles à élucider », lâche-t-elle. D’où son idée d’écrire un roman sur Peggy Roche plutôt qu’une biographie. Elle avait pourtant fait une croix sur l’écriture de fiction il y a 10 ans, après la parution sous le pseudonyme de Clara Ness de son deuxième roman, Genèse de l’oubli. « Ç’a été un tel flop, je me disais que j’étais nulle. » Mère d’une enfant, divorcée, elle confie avoir été motivée en grande partie par sa nouvelle fiancée, qui lui a lancé un pari : si elle parvenait à se rendre au bout de son roman et à le faire publier, toutes deux se marieraient.

Marie-Ève Lacasse s’interrogeait alors : comment aimer ? Et comment aimer longtemps ? Elle s’est dit que fouiller la relation Sagan-Roche lui apporterait peut-être des réponses. Et elle a foncé. « En fait, ma fiancée savait qu’en me poussant vers l’écriture, j’allais retrouver quelque chose d’heureux en moi, et je pense que c’est ça, l’amour, au fond : susciter chez l’autre ce qu’il aime, ce qui le rend heureux. » Le mariage doit avoir lieu le 24 juin prochain.

Peggy dans les phares

Marie-Ève Lacasse, Flammarion, Québec, Montréal, 2017, 246 pages



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