Des mots qui cognent

«Je pense que n’importe quel objet culturel peut être analysé d’un point de vue littéraire ou philosophique», explique Jérémie McEwen.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir «Je pense que n’importe quel objet culturel peut être analysé d’un point de vue littéraire ou philosophique», explique Jérémie McEwen.

Qu’ont en commun le chanteur Pierre Flynn, le comédien Michel Dumont, l’écrivain Simon Boulerice, l’illustratrice Élise Gravel, le rappeur D-Track et le créateur de beats High Klassified ? Ils participaient tous à l’émission Plus on est de fous, plus on lit le 13 janvier dernier, sur les ondes d’ICI Première, sans que quiconque adopte ce ton ahuri que l’on réserve aux phénomènes de foire pour s’adresser aux deux représentants de la culture hip-hop présents à table.

C’est que les vertus esthétiques des textes de rap, que défend affectueusement l’universitaire française Bettina Ghio dans l’essai Sans fautes de frappe, l’animatrice Marie-Louise Arsenault les célèbre déjà depuis longtemps. « On a toujours voulu décloisonner les genres d’écriture et, à partir du moment où il y a des gens qui écrivent bien et qui ont des choses à dire, qui prennent une parole moderne, nous, on a envie de les recevoir. C’est une évidence qu’ils soient là », explique celle qui accueille fréquemment dans son studio Biz, de Loco Locass, Ogden Ridjanovic, d’Alaclair Ensemble, Yes McCan, de Dead Obies, et Jenny Salgado, de Muzion.

En permettant à la langue parlée de noyauter l’écriture, Louis-Ferdinand Céline aurait peut-être inventé, 40 ans avant son avènement, le flow, ce débit vocal typique au rap. Voilà une des idées aussi stimulantes qu’étonnantes mises en avant par Bettina Ghio, qui s’échine à décoller des running shoes du hip-hop l’étiquette de sous-culture qui y colle depuis longtemps.

Les WordUP ! Battles, ces joutes oratoires durant lesquelles deux rappeurs s’injurient, ne sont qu’une mise à jour des tirades de Cyrano de Bergerac, ajoute-t-elle, avant de noter que c’est à Oxmo Puccino que l’on doit le livret d’un opéra moderne inspiré de l’Alice au pays des merveilles de Carroll, autant d’exemples d’une « appropriation de la littérature française dans le rap ».

Mais le rap ne devrait-il pas être reconnu seulement pour ce qu’il est, et non pour sa filiation avec la littérature ? « La légitimité du rap, je la tiens pour acquise », répond Jérémie McEwen, qui balance lui-même les rimes sous le sobriquet de Maître J et qui accueille ces jours-ci de nouveaux étudiants au collège Montmorency dans son cours « Philosophie du hip-hop », durant lequel dialoguent Machiavel et le défunt rappeur américain Tupac Shakur.

L’intelligence du hip-hop

« Est-ce que ça correspond à un complexe d’infériorité, de vouloir se comparer à une forme d’art déjà légitimée ? » se demande celui qui participera en février à Paris au colloque international Conçues pour durer : perspectives francophones sur les musiques hip-hop. « Peut-être ! Il y a quand même une pertinence à souligner à nouveau l’intelligence du hip-hop. Je pense aussi que c’est important de légitimer le discours hip-hop, parce qu’il fait de plus en plus partie de la société. La génération Y a atteint l’âge adulte, et reléguer le rap à la marge du discours public équivaut à reléguer à la marge la génération Y. »

A-t-on reproché aux groupes NTM, Ministère A.M.E.R. et Booba ce qu’on ne reprocherait pas à la littérature, demande ailleurs Bettina Ghio, en regrettant le traitement médiatique alarmiste dont a souvent été l’objet la culture hip-hop. « D’une certaine façon, ce que l’on ne permet pas aux rappeurs est autorisé aux écrivains, le livre jouissant en France d’une place plus respectable qu’un morceau chanté », signale-t-elle, en évoquant le portrait sinistre de l’autorité policière que dresse le néopolar français, dont personne ne s’offusque, alors que les accusations de « racisme anti-flic » ont plu sur la tête des rimeurs fustigeant le profilage ethnique. La misogynie, la violence, ou même le franglais, dans le contexte d’une chanson rap, correspondent-ils forcément à une adhésion ?

« C’est comme si on ne se rendait pas compte que le “je”, dans une toune de rap, ce n’est pas nécessairement “je”, rappelle Jérémie McEwen. Ça s’explique sans doute par la revendication d’authenticité qui est au coeur du rap, et qui est souvent répétée. Si on écoute vite, on peut penser que celui qui insiste pour dire qu’il est real parle forcément au “je”, alors que ce n’est pas toujours le cas. »

 

Et au Québec ?

Les maigres blancs d’Amérique du Noir : c’est le titre d’un album du collectif Alaclair Ensemble, remix ludique de la mythique formule de Pierre Vallières. D-Track a déjà envoyé un Message texte à Nelligan, titre d’un disque paru en avril. RCA, de Dead Obies, se réjouissait en 2013 de « sip un cognac dans' bouette a’ec le Doc' Ferron », coup de casquette à l’auteur de L’amélanchier reflétant, selon l’édition commentée des textes de Montréal $ud, un « désir de célébrer la vie malgré des conditions parfois peu propices à l’épanouissement ».

« Quand SP prend son gros accent queb, j’ai l’impression d’entendre les madames dans Les belles-soeurs », poursuit Jérémie McEwen au sujet de Sans Pression qui, à la fin des années 1990, libérait le rap québécois d’un rapport délétère à la prosodie franco-française, à l’instar de Michel Tremblay 30 ans auparavant au théâtre.

Maître J entend aussi de l’exploréen chez Ogden, d’Alaclair Ensemble, dans la bouche de qui les syllabes claquent autant que jadis sous la moustache de Gauvreau, et relève une affinité entre Dany Laferrière et Muzion, « qui savent montrer comment la fascination que suscite l’étranger peut être malsaine ».

Marie-Louise Arsenault observe de son côté que Love Suprême, plus récente parution de Koriass, épouse une structure propre au roman, et voit en KNLO le petit cousin de Réjean Ducharme, tous les deux inventant par le langage une québécitude nouvelle.

« Je pense que n’importe quel objet culturel peut être analysé d’un point de vue littéraire ou philosophique, conclut le prof McEwen. Tant que nous, les analystes, ne nous prenons pas pour des gens plus intelligents que les artistes. »

Sans fautes de frappe

Bettina Ghio, Le mot et le reste, Paris, 2016, 288 pages