Autopsie de l’être en chute libre

Karine Tuil s’interroge sur les façons avec lesquelles les gens parviennent à se relever après les épreuves.
Photo: Bertrand Langlois Agence France-Presse Karine Tuil s’interroge sur les façons avec lesquelles les gens parviennent à se relever après les épreuves.

On a beau se croire à l’abri, la violence est partout. Tous les coups bas sont permis. Nous sommes en guerre, sur tous les fronts.

Guerre en Afghanistan, en Irak… mais aussi guerre sociale, identitaire, politique, guerre intime : le conflit fait partie de nos vies.

C’est ce qui ressort du 10e roman de Karine Tuil, sélectionné pour le Goncourt l’automne dernier et ironiquement intitulé L’insouciance. « Ce sont les aspects les plus sombres, les plus gênants, même les plus honteux de l’existence qui m’intéressent comme romancière », convient l’écrivaine française de 44 ans rencontrée à Paris.

Dans ce livre qui nous confronte aux pires épreuves, elle s’interroge aussi sur les moyens de se relever, de se reconstruire. Et elle laisse entendre que l’espoir est possible. « Le titre de mon roman est optimiste. Il y a cette idée que la vie est plus forte que l’épreuve, plus forte que la mort. »

Mais commençons par le commencement. Nous nous retrouvons au milieu d’une embuscade, en Afghanistan. Une poignée de soldats français est prise à partie par des talibans. Corps en charpie, barbarie sans nom. C’est sanguinaire. Une véritable boucherie, décrite sans ménagement.

La scène a été inspirée à la romancière par ce qu’on a appelé l’embuscade d’Uzbin : en août 2008, dix soldats français et leur interprète afghan sont morts sous le feu des talibans près de Kaboul. Par la suite, Karine Tuil, sans aller sur le terrain « pour des raisons de sécurité », s’est documentée. Elle a aussi fait enquête auprès de reporters en zones de conflit, de militaires revenus de la guerre et d’infirmiers, de psychologues, de psychiatres qui travaillent auprès d’eux.

Le sort des militaires

« Les soldats que j’ai rencontrés, dit-elle, me répétaient souvent qu’ils sont formés pour la guerre mais qu’ils ne sont jamais préparés à la rencontre avec la mort, jamais préparés à voir leur meilleur ami sauter sur une mine alors que deux minutes avant il était en train de leur parler. C’est quelque chose de très violent. »

Pour rendre compte de cette violence, il lui fallait à la fois raconter la réalité de ce que vivaient les militaires en pleine action, mais aussi trouver la forme littéraire qui convient, ajoute-t-elle : « Je voulais que ce soit une langue un peu brutale. »

Elle montre aussi dans son roman des soldats qui, sur le terrain, se sentent abandonnés à leur sort, floués par leur hiérarchie. « Après l’embuscade d’Uzbin, certains soldats qui avaient survécu se sont plaints : ils avaient le sentiment d’avoir été envoyés sans précaution. Le sort des soldats est une véritable question. On les voit de plus en plus depuis les attentats terroristes. Ils sont partout à Paris. Mais on ne sait rien d’eux. »

Au centre de L’insouciance, un lieutenant, Romain Roller, voit l’un de ses amis mourir sur le terrain. Il ramènera en France un autre compagnon qui demeurera handicapé à vie. Choc post-traumatique.

La romancière trouvait important d’explorer ce syndrome, de raconter le difficile retour à la vie de soldats envoyés au front. « C’est un sujet dont on parle trop peu en France », déplore-t-elle.

Des êtres en chute libre

Romain Roller va remettre en question de fond en comble sa vie, son couple, sa famille. Mais il n’est pas le seul à être dévasté. Trois autres personnages croiseront sa route alors qu’ils sont eux aussi en chute libre.

Une jeune journaliste et écrivaine, prénommée Marion, fera face à l’effritement de son couple et à la descente aux enfers de son mari, un riche homme d’affaires franco-américain d’origine juive qui sera accusé de racisme et dont l’empire va péricliter. Parallèlement, un fils d’immigré ivoirien devenu conseiller du président français verra ses aspirations bloquées par des jeux de coulisses aux accents xénophobes.

Si le roman nous conduit aussi au milieu de la guerre en Irak, avec prise d’otages d’Occidentaux et décapitation qui s’ensuit, c’est en France que les quatre protagonistes principaux évoluent. En France, où, au moment de l’écriture de L’insouciance, Karine Tuil avait l’impression de surnager dans un climat de conflits, qui sonnait le glas… de l’insouciance.

« On vivait une période très tendue, explique-t-elle, avec des attentats, des crispations identitaires. Et on disait qu’une guerre civile était en train de se nouer en France. »

Dans la foulée, l’écrivaine, juive d’origine tunisienne, qui s’était beaucoup penchée dans ses romans précédents sur la question de l’identité, a voulu traiter non seulement de conflits internationaux, mais aussi de guerre sociale, de guerre entre les communautés. « C’était un véritable enjeu du point de vue romanesque que de raconter les interactions entre des univers en apparence si différents, opposés. J’ai voulu montrer comment tous ces conflits finissent par contaminer la sphère intime, comment, au sein même des couples, il y a des guerres, en fait. »

Tandis que les conflits politiques, économiques, identitaires et sociaux déchirent leur pays, plusieurs couples s’entredéchirent en effet dans L’insouciance. Mais au milieu de ce tumulte, un nouveau couple, formé du lieutenant revenu d’Afghanistan et de la jeune Marion, se forme. Et persiste, dans l’adversité.

D’où la note d’espoir du roman. L’amour, la sexualité, comme force de vie, comme retour à la vie, dans toute sa puissance, toute son énergie.

« Aux blessés. » C’est à eux que Karine Tuil a dédié son roman. C’est-à-dire : « À la fois les blessés de guerre et les blessés de la société, tous les gens qui ont été meurtris soit par une épreuve personnelle, soit par une épreuve qui leur aurait été imposée par la société elle-même. »

Un livre empathique, L’insouciance. Si la littérature pour Karine Tuil est l’espace de la liberté, qu’elle permet par là de fouiller ouvertement, sans contrainte, les sources de conflits qui animent nos sociétés, c’est aussi un espace de réflexion sur l’altérité. « C’est une rencontre avec l’autre, avec l’histoire d’un autre qui n’est pas moi », conclut-elle.

L’insouciance

Karine Tuil, Gallimard, Paris, 2016, 528 pages