Quand l’élection américaine dépasse les fictions d’Antoine Bello

L’auteur Antoine Bello : «Nous sommes face à un des grands écueils de la civilisation numérique : la manipulation de l’information, la manipulation de la vérité.»
Photo: Miguel Medina Agence France-Presse L’auteur Antoine Bello : «Nous sommes face à un des grands écueils de la civilisation numérique : la manipulation de l’information, la manipulation de la vérité.»

Les rumeurs sur l’état de santé chancelante d’Hillary Clinton, les appels à l’emprisonnement de la candidate démocrate en plein débat électoral, l’apparition de documents compromettants sur ses liens avec le pouvoir économique, mais aussi les déclarations misogynes de Donald Trump, ses liens possibles avec le président russe, Vladimir Poutine, ses nominations ubuesques à des postes clés de son cabinet… Le Consortium de falsification du réel (CFR), cet organisme fictif, secret, inventé par le romancier Antoine Bello dans sa trilogie Les falsificateurs (Gallimard), dont le premier tome a été publié en 2007, n’aurait jamais osé aller aussi loin.

« J’ai beaucoup d’imagination, mais je me bride un peu pour garder le caractère plausible de mes histoires », lance l’écrivain franco-américain joint il y a quelques jours par Le Devoir à New York à l’approche de l’assermentation du 45e président américain. Dans le chapitre final, intitulé Les producteurs (2015), il imaginait entre autres que la victoire de Barack Obama de 2008 avait été téléguidée en grande partie par ce consortium chargé de manipuler la réalité à des fins politiques et sociales, et ce, en mettant Sarah Palin dans les pattes du candidat John McCain pour faire capoter sa campagne et ouvrir grand la porte de la Maison-Blanche au sénateur afro-américain.

« Si quelqu’un avait présenté un dossier comme celui de la dernière campagne électorale américaine au CFR pour manipuler le résultat de l’élection, il aurait été retoqué, ajoute-t-il. On lui aurait dit : trop risqué, trop dangereux, trop vulgaire, le public ne tombera pas dans des pièges aussi grossiers. » Et pourtant…

La réalité a dépassé les fictions d’Antoine Bello, dont l’univers romanesque explore depuis une décennie le concept de post-vérité, avec une étrange anticipation sur le cri des urnes qui en a fait désormais un sujet de préoccupation. Et le principal intéressé, s’il ne s’en étonne pas, depuis quelques semaines, s’en désole. « Nous sommes face à un des grands écueils de la civilisation numérique : la manipulation de l’information, la manipulation de la vérité, dit-il à l’autre bout du fil. Aujourd’hui, la vérité n’est plus un critère, n’est plus une base suffisante pour remporter une élection. Et ce qu’il y a de plus effrayant, c’est que cette manipulation va devenir de plus en plus facile et elle ne pourra plus être arrêtée. »

 

Trop de faux tue le vrai

En cours de trilogie, le personnage principal de sa série, Sliv, passé d’étudiant naïf à maître dans l’art du détournement de réalité pour la défense de l’environnement ou des populations oubliées à l’autre bout du monde, philosophe sur toutes ces théories du complot, catapultées dans la sphère publique par les réseaux sociaux numériques. Leur multiplicité, remarque-t-il, tout en permettant à chaque citoyen d’y trouver ce qui lui plaît, vient désormais faciliter le travail de falsification de la réalité, au point même de rendre son travail caduc. « Parce que tout était vrai, plus rien n’était vrai. Parce que tout était faux, plus rien n’était faux », dit-il, manipulé, lui, par son romancier de père.

« Nous entrons dans une période intéressante en matière de construction sociale des réalités, sans pour autant être bien équipés pour faire face à ce changement, résume l’auteur d’Ada (Gallimard), son dernier roman qui mélange intelligence artificielle et roman à l’eau de rose. La réflexion est encore timide sur la manipulation des vérités et ses conséquences sociales et politiques. Que veut dire s’informer aujourd’hui ? Est-ce aller chercher de l’information qui confirme nos convictions, peu importe d’où elle provient ? Est-ce plutôt aller chercher celle qui va à rebours de nos opinions, pour voir si elles s’ébranlent ou restent debout ? Fait-on notre travail de citoyen en passant une heure sur un site de fausses nouvelles ? »

 

La victoire de la falsification

L’enjeu est de taille, particulièrement à une époque où « la création de réalités concurrentes », dit-il, trouve dans le numérique un terrain fertile à leur prolifération. La colère du temps présent faisant le reste. « La victoire des falsificateurs aujourd’hui s’explique par la convergence de mouvements sociaux inédits. D’un côté, il y a des gens qui ont l’impression de ne pas être entendus par les médias de masse, et de l’autre, des petits malins qui ont bien cerné le potentiel économique de la fausse nouvelle qui attire le clic. Mon personnage est guidé par des convictions morales et éthiques. Mais ce n’est pas le cas partout, où ces réalités concurrentes peuvent être guidées par l’appât du gain, la rancoeur ou l’idéologie, sans se préoccuper de l’impact colossal que cela peut avoir sur la démocratie et la cohésion sociale. »

La désinformation, estime Antoine Bello, celle qui se nourrit autant de twitts intimidants ou contradictoires que de ces rumeurs érigées en manchettes sur les réseaux sociaux, est en train de devenir « une nouvelle maladie à laquelle notre espèce doit faire face en développant collectivement des défenses immunitaires ». « On ne peut pas remettre le dentifrice dans le tube, ajoute le romancier. L’offre de tous ces sites qui disent “ quelles vérités tu veux ? Je vais te la donner ”, est là pour rester. C’est donc sur la demande qu’il faut agir, sur le citoyen, le consommateur de ces informations qui doit développer son esprit critique et sa capacité d’appréhender avec lucidité les réalités qui s’offrent désormais à lui dans leurs nombreuses constructions. S’informer ne peut plus être un acte passif. L’information doit devenir un processus sur lequel on a le contrôle, dont on maîtrise les sources, dont on comprend la mécanique. » Il ajoute : « On adopte des technologies, des outils de socialisation en ligne, sans prendre le recul qu’il faut pour comprendre ce que ça change et comment cela réécrit les règles du jeu. »

Selon lui, il faut désormais tirer les leçons de l’entrée de Donald Trump à la Maison-Blanche et amener les intellectuels, les politiciens, les représentants de la société civile, les citoyens, les professeurs, les parents, responsables de l’éducation des générations montantes, à réfléchir plus sérieusement sur tous ces thèmes essentiels pour la suite des choses, estime-t-il. Un vaste chantier social et humain que n’aurait sans doute pas détesté orienter en coulisse son personnage, Sliv, par l’entremise du Consortium de falsification du réel, histoire d’interférer positivement sur la bonne marche du monde.