Herménégilde Chiasson raconte le chemin parcouru

La place de l’Acadie dans l’espace public demeure encore à conquérir, regrette l’ancien lieutenant-gouverneur du Nouveau-Brunswick.
Photo: Marcia Babineau La place de l’Acadie dans l’espace public demeure encore à conquérir, regrette l’ancien lieutenant-gouverneur du Nouveau-Brunswick.

Texte fondateur de la poésie acadienne, Mourir à Scoudouc, d’Herménégilde Chiasson, renaît plus de 40 ans plus tard. Une occasion de mesurer avec lui le chemin parcouru depuis par une littérature encore jeune.

« Comment faire comprendre, faire sentir, faire vivre que l’Acadie ce n’est pas la lèpre, que nous ne voulons plus qu’on vienne faire ses bonnes oeuvres parmi nous », demande Herménégilde Chiasson dans un des textes les plus rageurs de Mourir à Scoudouc, tout en faisant un geste, celui de l’écriture, proposant la plus lumineuse des réponses aux questions lancinantes qui le taraudaient. Pour que l’Acadie existe, il lui faudrait une littérature réellement moderne.

« Je dis souvent que, les romanciers, mieux ils mentent, plus ils sont appréciés, alors que les poètes sont beaucoup plus près de la vérité », fait valoir l’écrivain au téléphone, comme pour souligner que de vérité, l’Acadie en avait souverainement besoin en 1974, année de parution de son premier livre.

Écrit alors que n’était pas encore retombée la poussière de la révolte étudiante de février 1968 à l’Université de Moncton, événement majeur de la Révolution tranquille acadienne, Mourir à Scoudouc donnera toutes les permissions à une littérature fleurissant depuis peu grâce à la création en 1972 des Éditions d’Acadie.

« Je n’hésiterais pas à dire que Scoudouc a produit sur moi le même effet que Regards et jeux dans l’espace de Saint-Denys Garneau », confie Serge Patrice Thibodeau, poète et directeur des Éditions Perce-Neige, qui réédite aujourd’hui ce texte fondateur dans une élégante facture rappelant sa version originale. « Ça m’ouvrait les portes en tant que créateur. Tu ne veux pas mettre de ponctuation ? Mets-en pas ! Tu veux nommer des choses très modernes, tu veux créer des anachronismes, faire de la prose ? Pas de problème ! »

Plus appelé par les arts visuels, Herménégilde Chiasson lit lors du lancement de Cri de terre, de Raymond LeBlanc, quelques passages d’un journal qu’il tient alors sans ambition de publication, afin de recenser ses émotions. Les directeurs des Éditions d’Acadie le forceront presque à en faire la matière première d’un recueil, bientôt baptisé Mourir à Scoudouc.

En s’installant à Moncton, le jeune homme né dans le village francophone de Saint-Simon ressentait pour la première fois au contact de la majorité anglophone la fragilité de son acadienneté. « Les années 70 étaient brutales. Le maire Leonard Jones nous méprisait ouvertement. La grève de 1968, c’est la montée d’un leadership acadien et le réflexe de l’Acadie, ç’a été de nous mettre à la porte, de nous réduire au silence », se souvient M. Chiasson, 70 ans, au sujet de quelques-uns de ses amis qui seront alors expulsés de l’Université de Moncton, et dont certains y sont toujours persona non grata.

D’amour et de colère

Cri de résistance fougueux et romantique, Mourir à Scoudouc rugit à la fois d’un amour fièrement décomplexé pour une Acadie jusque-là prompte à se déprécier ainsi que d’une colère parfois violente. En détournant le titre Mourir à Madrid du documentaire de Frédéric Rossif sur la guerre civile espagnole, Herménégilde Chiasson en choque plusieurs, mais nomme aussi la soif identitaire d’une jeunesse aspirant à dialoguer avec le monde. Quelque 4000 exemplaires, à 4 $ chacun, trouveront preneurs.

« Dès la Transcanadienne, il y a de grands panneaux qui annoncent Scoudouc. On croirait une métropole, alors que, rendu sur place, il n’y a pas d’affiche qui permet de savoir qu’on entre ou qu’on sort de Scoudouc », explique l’ancien lieutenant-gouverneur du Nouveau-Brunswick. « Pour moi, c’était un village à l’image de l’Acadie, dont les frontières sont floues, souvent imaginaires ou affectives. Et à l’époque, j’avais l’impression qu’on mourait en Acadie beaucoup plus qu’on vivait… »

Avec « Eugénie Melanson », ode à la beauté d’une Acadienne ordinaire, le poète entreprend de réparer par l’écriture la pauvreté des traces laissées par son peuple. « Je me promenais dans le Musée acadien de Moncton et j’ai vu une petite photo datant du XIXe siècle de cette femme que je trouvais magnifique, dont le nom était en fait Eugénie Gallant, et j’ai écrit ce texte-là qui est complètement imaginaire. C’était une façon de rappeler que, même si on n’a pas de territoire, même si la plupart des photos de l’époque montrent des hommes et des femmes dont on ne connaît pas le nom, il y a des gens qui nous ont précédés. »

Transcender le folklore

« Comment arriver à dire que nous ne voulons plus être folkloriques », écrivait en 1974 un Herménégilde Chiasson habité par un absolu désir de modernité. Plus de 40 ans plus tard, la littérature acadienne transcende le poids du passé en racontant, à l’instar de toutes les autres littératures du monde, l’intime comme le social. La place de l’Acadie dans l’espace public demeure cependant encore à conquérir, regrette celui que ses amis appellent Hermé.

« Je pense à l’affichage, lance-t-il. Les noms francophones sont rares. On a une ruelle en l’honneur de Clément Cormier, le recteur-fondateur de l’Université de Moncton, mais c’est un raccourci ! Les rapports sont beaucoup plus civilisés à Moncton, oui, on a arrondi les coins, mais c’est encore pas évident. Gérald Leblanc trouvait que j’étais un pessimiste inguérissable. Je pense que je suis réaliste et c’est peut-être pour ça que j’ai tendance à voir ce qu’on pourrait faire pour améliorer notre qualité de vie, au lieu de me complaire dans ce qu’on a accompli. »

« J’ai l’impression aussi que le discours sur l’Acadie, au Québec, est répétitif, souligne pour sa part Serge Patrice Thibodeau. On dit qu’on est gentils, qu’on a un bel accent, qu’on est “cutes” avec nos beaux mots. C’est un peu triste que le Québec transmette parfois cette image d’exotisme, alors qu’on a une littérature extrêmement moderne. Mais il faut aussi se rappeler qu’on est au début d’un phénomène. La littérature acadienne est encore jeune. »


La modernité littéraire acadienne

Quatre titres proposés par Herménégilde Chiasson

L’extrême frontière de Gérald Leblanc

Le quatuor de l’errance de Serge Patrice Thibodeau

Pour sûr de France Daigle

Alma de Georgette LeBlanc

Mourir à Scoudouc

Herménégilde Chiasson, Éditions Perce-Neige, Moncton, 2017, 96 pages