La résistance par la bande dessinée

Fabien Deglise Collaboration spéciale
Le territoire du 9e art donne l’impression d’être habité par cette envie de ne pas céder.
Illustration: Tiffet Le territoire du 9e art donne l’impression d’être habité par cette envie de ne pas céder.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Par le dessin et le phylactère, plusieurs bédéistes invitent à se tenir debout, à ne pas céder, à ne pas se laisser emporter par toutes ces forces étranges et obscures qui cherchent à faire plier l’humanité.

L’appel à la résistance par le dessin semble de mise en ce début d’année avec l’apparition annoncée aux États-Unis le 20 janvier prochain, juste à temps pour l’intronisation de Donald Trump à la Maison-Blanche, du fanzine Resist ! piloté en partie par Nadja Spiegelman, fille du bédéiste Art Spiegelman. Il s’agit d’un assemblage de planches et d’illustrations appelant à résister à la bêtise du nouveau président américain.

Résister. Le territoire du 9e art donne l’impression d’être habité par cette envie de ne pas céder, de ne pas s’affaiblir, de ne surtout pas se laisser emporter par des forces extérieures, en ce début d’année 2017, comme celles de l’intimidation et de l’asservissement, habilement mises sur le grill dans Automne rouge (La Pastèque) d’André-Philippe Côté et Richard Vallerand. Le Québec y vit son année 1970, entre affirmation nationale, violence, syndicalisme, drogue et ce vent de résistance qu’un enseignant va canaliser dans un projet éducatif : il demande à ses élèves d’imaginer un superhéros québécois. Une idée qui va conduire Laurent, 13 ans, sur le chemin de la torpeur et des sentiments mitigés, à l’image du monde en mutation autour de lui.

Photo: La Pastèque Une image tirée d'«Automne rouge» (La Pastèque) d’André-Philippe Côté et Richard Vallerand

Résister à l’inhumanité, et à l’exclusion aussi. Voilà sans doute le projet qui se trame dans Les nouvelles de la jungle de Calais (Casterman), rencontre de la sociologie et de la bande dessinée sur le thème des flux migratoires et des enjeux qui viennent avec. Lisa Mandel au dessin et Yasmine Bouagga au scénario pilotent ce documentaire qui concentre son regard autant sur Sangatte, cette ville du nord de la France où se massent des migrants en quête d’un aller simple vers l’Angleterre, que sur les contradictions que la crise des migrants, comme on l’appelle, fait régulièrement émerger.

Dans le 7e vert (La Pastèque), Paul Bordeleau va proposer, lui, en mars prochain, une autre forme de résistance, celle au poids de son passé, en passant par le récit délicat d’une partie de golf entre un père et son fils. Tout est en finesse dans ce récit coloré qui laisse la précision d’un sport atteindre celle des souvenirs d’une vie qui hantent et qui parfois empêchent d’avancer assez vite au trou suivant.

Humain, Un Norvégien vers Compostelle (Shampooing), de Jason, l’est tout autant, en amenant un questionnement existentiel le long des 800 km du célèbre chemin de Saint-Jacques, terrain propice au pèlerinage, mais aussi à la résistance face à l’accélération du temps. Et, à 50 ans, ce jeune Norvégien le fait dans la force d’un roman graphique et le subtil décalage de l’humour scandinave.

Resistance toujours, mais à la norme et aux conventions, cette fois, portée en ce début d’année par deux objets intrigants : Soyeux cheveux (Pow Pow) de Meags Fitzgerald, traduction en français de son Long Red Hair, récit intimiste qui relate la jeunesse de cette bédéiste et surtout la découverte de sa bisexualité, et le Mort ou vif (Futuropolis) de Jean-François Hautot et David Prudhomme, récit d’une résistance à la fatalité d’un licenciement placé dans une trame narrative qui elle, cherche à résister aux codes de la bande dessinée.

Pas de doute, l’esprit des lieux est marqué par une envie de ne pas plier.

L'ovni de la rentrée

Elle a raconté dans les années 1990 ses passions amoureuses et charnelles, tout comme celles de plusieurs de ses amies, dans les pages du magazine italien Blue. Des aventures coquines, torrides, secrètes, vécues dans des parcs publics, des cinémas, sur la plage et même, hérésie, dans des églises, qui vont se retrouver assemblées en ce début d’année dans Sous les étoiles (Delcourt) de Laura Scorpa, rare incursion de la bande dessinée d’auteur dans l’érotisme, qui invite sans doute à résister à ce trop de morale qui cherche à s’emparer du présent.

Les cinq visages de 2017

Samuel Cantin, Whitehorse. deuxième partie, Pow Pow

Nicolas André, Ivanhoé Backus, La Pastèque

Olivier Josso Hamel, Au travail 2, L’Association

Cailleaux et Bourhis, Jacques Prévert n’est pas un poète, Dupuis

Reinhard Kleist, Castro, Casterman