Lourdeur dans le polar

Michel Bélair Collaboration spéciale
Le monde semble inéluctablement tiré vers le bas. Mais les lecteurs de polars le savaient déjà.
Illustration: Tiffet Le monde semble inéluctablement tiré vers le bas. Mais les lecteurs de polars le savaient déjà.

Le poids des dominations, le poids de la corruption, le poids de la vengeance, le poids des aveuglements collectifs tirent le monde vers le bas et donnent du carburant aux auteurs de romans noirs.

Tout ne va pas vraiment pour le mieux dans le meilleur des mondes… et le polar en témoigne largement. Le regard multiple que cette littérature des marges jette sur le monde souligne, sous tous les visages qu’il peut emprunter, l’inéluctable lourdeur de l’être.

Ainsi, à l’aube d’une sorte de nouveau paradigme global dont personne ne peut prédire l’ampleur ni l’impact, et alors que des pans entiers de mondes semblent s’effriter sous nos yeux, les éditeurs de polars publient des oeuvres souvent visionnaires. Dans la Série noire chez Gallimard, par exemple, DOA (un pseudonyme, bien sûr) livre dans Pukhtu le deuxième tome d’une étude politique et géostratégique sur l’insatiable appétit de l’Occident. Mettant en scène des agences et des mercenaires clandestins intervenant tout aussi secrètement en Afghanistan qu’en Afrique à partir de l’Europe ou de l’Amérique, cette oeuvre monumentale tourne le projecteur sur un monde occulte dont les ramifications font frémir. Quand, en prime, tout cela est raconté dans une écriture d’une efficacité fulgurante, on ne devrait pas se gêner pour en profiter.

Les exemples ne manquent pas dans la mise en relief des aspects cachés de la corruption, aussi bien économique que politique ou militaire, qui grugent et façonnent le monde. À un niveau beaucoup plus individuel, pourrait-on dire, l’oeuvre de Jo Nesbø est très révélatrice de ce cancer qui nous ronge. Dès ce printemps, Gallimard publie en format poche dans sa collection Folio une bonne dizaine d’enquêtes de l’inspecteur Harry Hole. Du Bonhomme de neige à Police, on pourra se faire une idée assez juste des méthodes peu orthodoxes du policier norvégien, mais surtout des déviances inimaginables par lesquelles certains criminels décident de s’affirmer.

En collection poche aussi — Babel noir chez Actes Sud —, on pourra lire le premier d’une série de quatre romans d’Arne Dahl, Message personnel, qui permettra à plusieurs de comprendre le pont d’or que les nouvelles technologies basées sur Internet ont apporté aux organisations criminelles de grande envergure. Ici, c’est le très secret bureau Op Cop de l’Europol qui est visé et la plume exceptionnelle d’Arne Dahl souligne l’urgence des enjeux en cause.

Le Québec n’y échappe pas non plus, on le verra dans le prochain livre de Mario Bolduc, Le tsar de Peshawar, publié en février chez Expression noire. Le livre nous renvoie aux horreurs de la Tchétchénie et au poids de la vengeance. Le récit s’appuie sur une des écritures les plus alertes et les plus « internationales » de ce côté-ci de l’Atlantique.

Brèfle, comme dirait Ubu, ce n’est pas encore l’Apocalypse… même si les paramètres politiques, sociaux, culturels, économiques bouleversent de plus en plus nos compréhensions collectives du réel. Le monde semble inéluctablement tiré vers le bas. Mais les lecteurs de polars le savaient déjà.

L’étrange cassure de la rentrée

Arnaldur Indridason avait déjà annoncé la couleur lors de l’entrevue qu’il accordait au Devoir à Lyon, en avril dernier : il veut en arriver à cerner la « cassure ». Illustrer ce qui a brutalement fait passer l’Islande du Moyen Âge à la modernité en à peine plus de 50 ans. Avec Dans l’ombre, publié chez Métailié en mars, Indridason amorce ce qui sera une trilogie au moment où les troupes américaines prennent la place des forces britanniques stationnées en Islande depuis la Deuxième Guerre mondiale. Parce que chaque cassure a son début.

Les cinq visages de 2017

Eirikur Orn Norddahl , Heimska (La stupidité), Métailié

Ahmed Tiab, Gymnopédie pour une disparue, Aube noire

Jean Hegland, Dans la forêt, Gallmeister

Mario Bolduc, Le tsar de Peshawar, Expression noire

Richard Migneault, Crimes au musée, Druide


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