L’insécurité dans la fiction française

Guylaine Massoutre Collaboration spéciale
Tandis que certaines sociétés érigent des murs protecteurs, d’autres favorisent la chaîne humaine.
Illustration: Tiffet Tandis que certaines sociétés érigent des murs protecteurs, d’autres favorisent la chaîne humaine.

La peur de disparaître, la peur de se radicaliser, la peur de sombrer dans sa folie ou dans celle des autres. Plusieurs romans de la rentrée auscultent une angoisse très contemporaine.

Un roman, tant qu’il n’est pas lu, n’existe pas. Il n’est pas de plus pure fiction qu’une jaquette opaque sur un texte obscur. Mais ce qu’un lecteur aime, quand il s’en saisit, c’est que le lointain rejoigne d’un coup l’intime. Ce pouvoir de la fiction efface-t-il pour autant la crainte de l’avenir ?

La fiction cherche plus souvent à repousser nos limites qu’à simplifier l’humain. Devant les peurs ambiantes, elle invente Le temps imaginaire. Le mur de Planck II (P.O.L.), triple histoire de Christophe Carpentier, l‘une de science-fiction, l’autre, d’heroic fantasy et la troisième, conte philosophique, en 688 pages. Peut-on écrire, se demande l’auteur, le mythe des mythes qui permettrait de traverser le mur de Planck, de songer en deçà de la naissance de l’Univers ? S’extirpant de nos peurs, de tels démiurges s’adonnent à l’utopie.

Quant aux 336 autres romans français de cette rentrée, nombreux sont ceux à jeter des passerelles sur le vide. Tel Le roman impossible (L’Olivier) de Thierry Hesse, symptôme de l’esprit présent : « La mort de Malik Oussekine [victime de la violence policière lors des manifestations étudiantes en France en 1986], dont je voulais faire un roman, me plongeait à présent dans la peur. J’y voyais une noirceur et une violence prémonitoire que je n’avais encore jamais éprouvées dans l’écriture d’un livre. Une noirceur bien réelle, menaçante, embrasée par les tragédies d’aujourd’hui. » Que l’inspiration du personnage écrivain tarisse, cela est lié aux traumas causés par l’actualité. Le roman de Hesse se propose de remonter la pente de l’anéantissement qui guette ceux que la terreur endeuille.

Vengeance occidentale

En tuer « au moins un » ! C’est ce que hurle Bernard Florestan dans Sans Véronique (Gallimard) d’Albert Dreyfus. La femme de cet ouvrier parisien a été victime de l’attentat terroriste à Sousse, en Tunisie, en juin 2015. Quelle stupide semaine de vacances ! Bernard, exaspéré, jure de se venger ; il part en Syrie pour « se faire justice ». Cet acte insensé va-t-il le libérer de sa colère ?

Le grand lecteur qu’était Borges conseillait de s’adonner à la lecture selon « les sentiers qui bifurquent ». Continuons donc de tirer un fil de l’écheveau des possibles. Ainsi, ceux que l’insécurité étreint comprendront Yann Moix, qui en a fait son sujet dans Terreur (Grasset). Du journal qu’il a tenu durant les événements terroristes survenus à Paris en janvier 2015, il a d’emblée cherché les causes : « Ce livre est un cheminement, une progression, une interrogation, un questionnement sur la radicalité, la radicalisation, la jeunesse, l’islamisation, la violence, le nihilisme. »

Tandis que certaines sociétés érigent des murs protecteurs, d’autres favorisent la chaîne humaine. Prenons l’Inde de Shumona Sinha (Apatride, L‘Olivier) : cette dernière n’est-elle pas enragée de constater la violence à Paris, quand son héroïne a émigré, si difficilement, pour fuir une Inde insupportable ? L’Occident n’est plus un refuge pour tous. Quant à Haïti, dans son premier roman (Rapatriés, Seuil), Néhémy Pierre-Dahomey éclaire un autre drame de l’émigration, quand celle-ci échoue au lieudit maudit de « Rapatriés ». L’épreuve lancinante de l’accueil ou du refus d’une aimable société humaine rend alors si désirables les bienfaits de la paix.

Lutte et résistance

Le féminisme offre une autre voie stimulante de dénonciation et de résistance. Viol, sexisme, mutilation, oppression, mouvement Femen, maternité, amantes sortant de l’ombre, les consciences luttent dans un vivier de fictions et récits où piger — presque la moitié des signatures au total. À choisir, Gaëlle Obiégly qui, avec N’être personne (Verticales), laisse penser une femme enfermée dans les toilettes de son entreprise : cela ne manque pas, en fait de ressaisissement de soi, ni d’esprit ni d’à-propos.

Les romanciers trouveront-ils la sécurité pour leurs personnages, si elle existe ? Réponse positive dans le plaidoyer à la première personne de la romancière et essayiste Belinda Cannone. Celle-ci préconise l’attitude du retour au quotidien pour contrer l’anxiété dans S’émerveiller (Stock) : « Le risque de l’enténèbrement a frappé notre époque mais il faut d’autant plus persister à évoquer l’émerveillement. Car la construction du bonheur, le respect de chaque vie précaire, précieuse et susceptible d’accueillir les plaisirs en même temps que le labeur, sont la marque de notre conception de l’existence. Ici est notre séjour, y porter un regard attentif est le plus sûr remède contre le nihilisme. »

La douceur de la rentrée

Sensuel et érudit, Didier Decoin a choisi le lointain dans Le Bureau des Jardins et des Étangs (Stock) : l’empire du Japon au XIIe siècle. Douze années de travail ont mûri ce roman. Une jeune veuve, Miyuki, remplace son mari dans la pêche aux carpes destinées à l’empereur. La rivière Kusagawa regorge de dangers. Dans son périple, Miyuki affronte les intempéries, les traîtres, les brigands, les maquerelles et les monstres. Mais la voyageuse se donne le pouvoir de battre l’insécurité et de rejoindre le maître de sagesse au paisible Bureau des Jardins et des Étangs.

Les cinq visages de 2017

Leïla Slimani, Le diable est dans les détails, L’Aube

Tanguy Viel, Article 353 du Code pénal, Minuit

Laura Alcoba, La danse de l’araignée, Gallimard

Geneviève Brisac, Vie de ma voisine, Grasset

Valérie Mréjen, Troisième personne, P.O.L.