«Tintin au pays des Soviets» prend des couleurs

Une vignette de la version colorisée de «Tintin au pays des Soviets»
Illustration: © Hergé-Moulinsart 2017 Une vignette de la version colorisée de «Tintin au pays des Soviets»

Au bout du fil, l’historien belge Philippe Goddin, tintinologue patenté, est catégorique : « Vladimir Poutine n’est pas intervenu dans la réédition de l’album Tintin au pays des Soviets » en version colorisée. Et ce, même si à la page 31 il est bel et bien question d’une élection truquée !

Mieux vaut en rire ! 88 ans après la naissance des aventures du plus célèbre des reporters de la bande dessinée — c’était un 10 janvier 1929, 19 ans jour pour jour après la naissance du Devoir, dans les pages du Petit XXe, supplément jeunesse du journal catholique belge Le Vingtième Siècle —, les éditions Moulinsart et Casterman ont décidé de souligner l’anniversaire en couleur. Tintin au pays des Soviets se rappelle donc au bon souvenir du présent aujourd’hui dans une édition colorisée qui témoigne autant d’un geste artistique que de cette tentation commerciale qui depuis des années guident les pas des héritiers d’Hergé, créateur de ce héros singulier du 9e art.

« En tant que tintinophile, je déplore le fait que Tintin soit devenu une marchandise que l’on essaie d’abord de vendre sur des tasses, des t-shirts » ou dans des rééditions calculées comme cette dernière que viennent de piloter les gardiens de la mémoire d’Hergé, résume le bédéiste et romancier Philippe Girard. « Cet objet n’intéressera que les collectionneurs. Même s’il est une curiosité, l’album est une relique, certainement le moins bien maîtrisé de la série. »

Illustration: © Hergé-Moulinsart 2017

« Da ! » répondrait sans doute l’ignoble représentant du Guepeou, l’homme de Stolbtzy et auteur de l’attentat à la banane qui doit en découdre avec Tintin dans ce récit burlesque et à part dans la cosmogonie tintinesque. Laboratoire graphique et narratif du jeune Georges Remi, qui n’a alors que 21 ans lorsqu’il trace les premiers contours de son personnage, l’album met en scène le jeune reporter dans une succession de rencontres avec les bolcheviques sur le chemin de Moscou. Le trait est naïf, incertain. Le propos est teinté par un anticommunisme primaire propre à l’époque qui a fait naître le héros.

« On dit qu’Hergé était honteux de cet album, mais c’est totalement faux, résume le scénariste et spécialiste de l’oeuvre d’Hergé Benoît Peeters, joint par Le Devoir mardi à Paris. Il disait que c’était un péché de jeunesse, que c’était mal dessiné, oui, mais pour lui, c’était surtout la préhistoire de Tintin, une composante importante de la saga pour laquelle il a longtemps réclamé des rééditions à l’éditeur Casterman. »

 

Un mauvais garçon

Mis en couleur à temps pour souligner le centenaire de la révolution russe, la chose ne manque pas d’ironie, estime M. Peeters, qui voit dans cet exercice une occasion de redécouvrir un Tintin rare, mauvais garçon, engagé, qui va pourfendre les bolcheviques, avec un Milou sournois qui par la parole l’excite et le soutient dans sa démarche. « C’est un album de voiture, d’avion, de train, de poursuite en tous sens dans lequel Milou est un véritable alter ego, dit-il. On est dans la drôlerie, dans la juvénilité, dans l’allégresse dynamique. À cette époque, les sources d’inspiration d’Hergé étaient le cinéma muet, Charlie Chaplin, Buster Keaton, le slapstick [cette forme d’humour exagérant les rixes et les passages à tabac], ce n’est qu’après que sa démarche s’est approfondie. »

Illustration: © Hergé-Moulinsart 2017

Pour Philippe Goddin, qui vient de publier Hergé, Tintin et les Soviets. La naissance d’une oeuvre (éditions Moulinsart), cette colorisation, amorcée en 2014 et pilotée par le directeur artistique Michel Bareau, est tout sauf indigne d’Hergé et respecte même son oeuvre en reposant sur le trait original de la plupart des cases de cette aventure, assemblage de gags mal dégrossis qui s’enchaînent sans logique particulière. « La mise en couleur a pour effet de rendre les images plus lisibles, plus agréables, dit l’historien, en rappelant que la lisibilité du dessin était l’obsession d’Hergé. Milou s’y détache mieux que dans la version en noir en blanc, trouvant ainsi le rôle et surtout la dynamique qui lui reviennent dans ce récit. »

L’amateur de détail appréciera à la huitième planche la houppette du personnage principal, qui se révèle pour la première fois avec évidence, témoignant de la fragilité de la caractéristique capillaire dans les premières cases posées par Hergé dans ce qui est sa première bande dessinée. Les aventures de Totor, C.P. des Hannetons, sa première incursion dans le dessin de divertissement, qu’il a publiée en 1926 dans le journal Le Boy-scout belge, ne faisant pas encore usage du phylactère.

Un laboratoire de création

« Tintin au pays des Soviets, c’est la naissance d’un langage, la naissance de la ligne claire, c’est l’expérimentation par Hergé d’une grammaire, d’un vocabulaire, des codes entre un lecteur et son auteur », dit M. Goddin, en saluant « une mise en couleur qui rend désormais accessible à un nouveau public un album majeur, une oeuvre fondatrice que le noir et blanc rendait un peu rébarbative », tout en apportant un semblant de nouveau dans un corpus figé, Hergé ayant demandé qu’aucune nouvelle aventure de son personnage ne soit créée après sa mort. Le créateur est décédé en 1983. L’oeuvre est lancée ce mercredi à 300 000 exemplaires partout dans la francophonie.

La mise en couleur a pour effet de rendre les images plus lisibles, plus agréables

 

« Tout ce qui concerne Hergé suscite la polémique », dit M. Peeters. La démarche des héritiers est peut-être commerciale, selon lui, mais loin de la surexploitation, comme c’est le cas pour Blake et Mortimer, série dont les albums publiés après la mort d’Edgar P. Jacobs sont plus nombreux que ceux mis au monde par le bédéiste belge avant son départ soudain en 1987, fait-il remarquer.

« Ce qui assure la pérennité d’un personnage de bande dessinée, pourtant, c’est la seconde vie qu’il peut trouver sous la plume de nouveaux auteurs », dit toutefois Philippe Girard en pointant du doigt les deux célèbres enquêteurs, mais également Lucky Luke, Spirou et les autres, et en déplorant que Tintin ne soit jamais tombé dans ce registre. Une trajectoire singulière, aussi grotesque que la découverte d’un scaphandre posé dans le coin d’une cellule de prison pour permettre, comme par magie, à Tintin de s’extraire d’une mauvaise passe, et qui, avec couleur ou pas, reste selon lui bien triste et bien sombre.

Contaminé par l’anticommunisme des autres

Le regard posé par Hergé sur une Russie en mutation n’était sans doute pas le sien.

Son Tintin au pays des Soviets puise en effet dans Moscou sans voile (éditions Spes), un livre-pamphlet signé Joseph Douillet et publié en 1928. Il y prend l’épisode des élections truquées, mais également celui des fausses usines imaginées par les bolcheviques pour impressionner la visite étrangère. Le reste de son inspiration et de son engagement contre les rouges lui vient de l’abbé Norbert Wallez, rédacteur en chef du Vingtième Siècle, anticommuniste primaire, mais aussi antisémite, antiparlementariste et patron du jeune Hergé.

Une contamination idéologique mise en lumière par l’histoire et qui persiste toujours dans la couleur.

Tintin au pays des Soviets

Hergé, Éditions Moulinsart/Casterman, 2017, Bruxelles, 138 pages



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