Laurie Bédard, tête première dans la matière

«J’aime voir la nuit comme le moment où les aliments du réfrigérateur prennent vie», explique l’auteure Laurie Bédard.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir «J’aime voir la nuit comme le moment où les aliments du réfrigérateur prennent vie», explique l’auteure Laurie Bédard.

Une belle simplicité, le rire spontané, la parole franche. Laurie Bédard est une de ces personnes avec qui il est bon de tuer le temps. Or, avec elle, avec ses mots plus précisément, on peut plus que tuer le temps : nous y attend la nuit, une Ronde de nuit, titre de son recueil de poèmes publié chez Le Quartanier.

« tu marques les temps / par des coups peu importe / c’est la marche à suivre / la nuit la plaie s’agrandit / à tourner des miroirs / les côtés les plus froids tranchent / des coupures aux lèvres / les plus brûlantes » (extrait de Tu danses).

Ronde de nuit, son premier recueil de poèmes. Son tout premier livre. Celle qui atteindra les 30 ans en 2017 aurait de quoi pavoiser. Laurie Bédard est cependant une femme posée. Elle reconnaît certes son bonheur d’avoir été publiée. Sans plus.

« Le succès, ce n’est pas tant ce que je recherche dans la vie. C’est peut-être pour ça que j’écris de la poésie. Je ne deviendrai jamais une vedette », dit-elle, dans l’anonymat d’un café du Plateau.

« Ce que je trouve agréable, poursuit-elle du même souffle, c’estde partager quelque chose. Je trouve intéressant de parler avec quelqu’un qui a lu ce que j’ai écrit. Pas par fierté. Parce que, quelque part, on s’est entendus, on s’est compris. »

Chacun de ses poèmes, qui s’étalent sur des pages et des pages, est traversé par le tutoiement. Un choix un brin inconscient, en quête d’un « acte de communication ».

Vive le papier!

L’année 2016, elle pourrait facilement se l’approprier, dire que c’est son année, celle qui l’a révélée. Ce serait mal la connaître. Même si elle respire la joie de vivre, Laurie Bédard n’a pas le coeur à rire. « Collectivement, ça va mal », rappelle cette lectrice endurcie d’information, et elle se souhaite par ironie, nous souhaite, bonne chance en 2017.

Elle s’affiche politisée et réfute l’idée que la génération Y, sa génération, est apolitique, elle qu’on associe souvent à la résignation ou à l’indifférence. Si elle aime vivre à une époque où l’ouverture et l’entraide sont encore possibles, elle préférerait qu’il n’y ait pas autant de préjugés, signe, à ses yeux, d’un manque de curiosité.

Cette maman — « uniparentale », précise-t-elle — n’aime pas les étiquettes, surtout celle qui ferait d’elle, parce qu’elle est une femme, une écrivaine féministe. « Poétesse, c’est une insulte », clame-t-elle dans un rare moment de rage. « Parce que tu es une femme, tu dois défendre le fait que tu es une femme ? Mettons que je tiens ça pour acquis et que je ne m’excuse pas de prendre la parole. Je peux-tu ? »

Littéraire sur la place publique, créatrice dans l’âme, cette Laurie Bédard. Et manuelle par-dessus tout. « Ce qui m’intéresse, c’est de toucher à la matière », explique celle qui a étudié en arts plastiques au cégep et qui rénove des cuisines à l’occasion.

Elle vénère le livre papier, le préfère à la tablette. Raffole courir les bouquineries, dans l’espoir de trouver un trésor. « Un bon dimanche pour moi, dit-elle, c’est de faire le tour des librairies. »

Toucher l’objet, le papier, la matière, comme elle dit, est à ce point primordial qu’elle évite le plus possible le clavier.

« J’écris à la main. Je retravaille le texte, je recopie à la main. Tout est à la main. À la fin du processus, je le mets [sur l’ordinateur] en deux jours. Je suis vraiment quelqu’un qui a besoin de toucher. Le langage, je le vois comme un matériau. »

Voir la réalité

Laurie Bédard confie avoir toujours écrit, avoir toujours eu un carnet dans lequel griffonner des lignes. Mais elle n’a jamais rêvé d’un recueil de poèmes. Elle imaginait une pièce de théâtre, a constaté en l’écrivant qu’il s’agissait de poésie. Elle pense à se lancer dans un roman, mais a aussi déjà écrit pour des chorégraphes. Chez elle, les genres littéraires n’ont pas de frontières, doivent tous être explorés.

L’important est d’écrire, de « questionner la matière ». Les mots, la syntaxe, le rythme. Et de le faire en toute lucidité, avec un oeil sur le monde qui l’entoure.

« [Je propose] une traduction du réel, une autre perspective sur la réalité. Si je m’attarde à des choses du langage, à la matière, ce n’est pas pour exprimer quelque chose, mais pour prendre le temps d’observer comme il faut », dit cette admiratrice d’Elena Ferrante (L’amie prodigieuse).

Le thème de la nuit lui a été soufflé par le désir de montrer ce qui est caché, ce qui est invisible ou dans le noir. « J’aime voir la nuit comme le moment où les aliments du réfrigérateur prennent vie », commente celle qui invite à lire le titre de son recueil comme il nous plaît. Une danse, un travail nocturne, une virée des bars, peu importe.

Laurie Bédard, tant l’écrivaine que la personne, s’abreuve d’authenticité. Elle confie d’ailleurs manquer parfois de tact, tant la sincérité lui paraît primordiale.

« J’avais envie de dire : voilà ce qui se passe, dit-elle au sujet de son recueil. Tu peux le voir ou non, broder des fleurs autour si tu veux, mais c’est ça quand même. Pas envie de poésie avec des fioritures. »

« car l’aurore est une ordure / qu’il faut parfumer d’odeurs fortes / et de café noir » (extrait de Nu, le chaos).

Ronde de nuit

Laurie Bédard, Le Quartanier, Montréal, 2016, 76 pages


 
1 commentaire
  • Gaston Bourdages - Inscrit 8 janvier 2017 05 h 16

    Je n'ai pas la «tête première» dans...

    ...la poésie. C'est ainsi. Mon coeur, mon esprit et mon âme n'y «cliquent» pas. Pourquoi ? Parce que....«Ce qui est, est.»
    Merci à madame Laurie de nous partager du comment elle écrit, du comment aussi elle préfère le papier à la tablette. Plus encore, de la très sensible et perceptible relation qu'elle nourrit et entretient avec la page blanche, le toucher à celle-ci.
    Je conclus en lui confiant que ma «Ronde de nuit», lire ici «nuits» (au pluriel, oui) de ma vie, je l'ai morcée en prison puis au pénitencier; que c'est en ces lieux que des pistes de lumières m'ont été offertes et qu'il m'en a pris 23 ans et quatre jours pour en arriver à me faire éclairer par les lumières de la liberté avec le vaste monde que cette dernière porte en son sein.
    Merci madame Bédard et à vous monsieur Delgado.
    Gaston Bourdages,
    Écrivain.