Soupirs de l’exil

Le récit d’Alina Dumitrescu est bien servi par un humour léger à travers lequel filtre aussi l’expérience d’avoir grandi dans un régime totalitaire.
Photo: Louis Desjardins Le récit d’Alina Dumitrescu est bien servi par un humour léger à travers lequel filtre aussi l’expérience d’avoir grandi dans un régime totalitaire.

Depuis longtemps, raconte Alina Dumitrescu, « le sang de la France glougloutait » dans ses veines.

Il y circulait déjà lorsque, sous Ceausescu, elle vivait dans sa campagne roumaine, au sein d’une famille religieuse et protestante où on allait parfois jusqu’à cacher les bibles dans les ruches. « Heureusement, tout le monde a peur des abeilles et tout policier n’est pas apiculteur. »

La France et la langue française, c’était l’ailleurs, l’autre côté du mur. Un mur que des compatriotes comme Cioran et Ionesco (élu en 1970 à l’Académie française) avaient déjà franchi en éclaireurs. Peut-être même était-ce en France qu’elle aurait dû naître ? « Derrière les frontières fermées, impénétrables, je me faisais mon cinéma. »

C’est depuis son exil près de trente ans plus tard, en français mais toujours à cheval entre deux langues, que la narratrice de ce récit, qui revendique son statut de fiction, exhume le passé et mesure l’expérience de l’exil. Un exil, à l’évidence, qui ne s’est pas incarné exactement comme dans les scénarios qu’elle avait échafaudés…

Venue rejoindre son frère qui y vivait depuis quelques années, elle est débarquée à Montréal avec ses deux valises réglementaires et un enfant — en plus de quelques livres dans les valises, dont Les confessions de Rousseau et L’expédition du « Kon-Tiki » de Thor Heyerdahl.

« La rue glacée sent la lessive, ma nouvelle vie sent la lessive, le hall d’entrée sent la lessive », se souvient-elle de ses premières années ici, alors que le bourdonnement des abeilles avait été remplacé par le cliquetis léger des premières coquerelles s’enfuyant dans les cuisines de son exil.

À travers de courtes notations, des réflexions un peu obliques, un condensé de souvenirs d’une enfance roumaine et d’observations montréalaises, Le cimetière des abeilles prend la mesure du décalage de l’auteure, à l’affût de ses petites insuffisances.

En s’appuyant sur des rêves d’évasion — du village où elle a grandi, de la Roumanie verrouillée, de sa langue maternelle —, le récit est bien servi par un humour léger à travers lequel filtre aussi l’expérience d’avoir grandi dans un régime totalitaire. Au milieu de cette « France-en-Amérique » où elle vit aujourd’hui, Alina Dumitrescu lance un soupir en forme de bilan nostalgique où les pertes et les gains forment un drôle d’équilibre.

Le cimetière des abeilles

★★★

Alina Dumitrescu, Triptyque, Montréal, 2016, 190 pages