Dans la réinvention permanente des sexes

Le psychanalyste Vincent Bourseul poursuit les réflexions de Sabine Prokhoris et suggère d’accueillir la diversité sexuelle, prônant le maniement du concept de genre dans la cure.
Photo: Dennis Jarvis / CC Le psychanalyste Vincent Bourseul poursuit les réflexions de Sabine Prokhoris et suggère d’accueillir la diversité sexuelle, prônant le maniement du concept de genre dans la cure.

On sait le rôle de la psychanalyse dans la fondation de l’ordre sexuel et la prégnance de la vulgate freudienne (qui ne retient ni les nuances ni les ambivalences du fondateur) sur les conceptions rigides de l’identité sexuelle dans la pensée commune. Mais voilà, au moment où les identités sexuelles prolifèrent, on finit par assister à une ouverture, entreprise déjà par Sabine Prokhoris qui, en 2002, dans Le sexe prescrit, remettait le sexe à sa place de signifiant. Vincent Bourseul poursuit la réflexion et suggère d’accueillir la diversité, prônant le maniement du concept de genre dans la cure.

À le suivre, il faut d’abord admettre que la qualification même d’une « hétérosexualité ou une homosexualité ou une bisexualité » a partie liée avec la « différence des sexes en tant que croyance » et, par-delà, reconnaître que « de savoirs sur le sexe, nous avons surtout des croyances ». Ensuite, il faut prendre acte du fait que « la réinvention des sexes est permanente » et que le genre est la matrice imaginaire-symbolique par laquelle ils sont sans cesse redessinés. C’est pourquoi la psychanalyse aurait tort de l’ignorer.

Réfléchissant d’abord au concept lui-même, puis rappelant son aventure tumultueuse avec la discipline, l’auteur examine ensuite quelques « cas » à la lumière de la « clinique du genre » : un homme enceint, un jeune homme trans, et l’épidémie de sida dans la communauté gaie. Élargissant la perspective, il revisite d’autres « cas », dont celui de Sidonie, une lesbienne traitée par Freud, et celui du mythe de Tirésias, lequel nous confirme que « le sexe est une instance imaginaire, dont l’identité sexuelle témoigne, mais qui demeure une création psychique que nous préférons envisager avec le genre dans une définition réciproque ». Au terme de l’exposé, Bourseul propose un outil de repérage de ce qui se produit dans la cure, faisant se croiser le genre, le sexe et la sexuation avec les registres du réel, de l’imaginaire et du symbolique, où chacun des premiers termes conjugués avec les seconds prend tour à tour la forme d’un objet, d’une instance et d’un processus.

La différence des sexes est une métaphore désuète

« Comment comprendre que sur les sexes, sur ceux qui sont différents au-delà de leurs différences apparentes, nous en soyons toujours à espérer que la métaphore initiale persiste à organiser le vivant ? » demande le psychanalyste. De toute évidence, la métaphore de la différence des sexes est désuète pour se saisir de la diversité proliférante des identités sexuelles. Or la cure doit écouter « celui ou celle venu-e pour dire, pour remettre la main sur la piste unique, inouïe, des sexes telle qu’il ou elle s’en est constitué-e ». L’analyste, soutient Bourseul, a le devoir de « tend[re] la page d’écriture du sexe nouveau » à la personne analysée. « Ainsi le genre permet de réinventer les sexes et non plus seulement de renouveler la sacro-sainte différence des sexes dont nous nous débrouillons si mal en psychanalyse. Ainsi le genre nous encourage tout simplement à nous en passer, de cette différence des sexes, pour préférer créer le sexe nouveau. » Le but de la cure n’est-il pas de soulager la personne analysée « des encombrements suscités par les accumulations de sexe symbolique » ?

Finalement, c’est la mainmise de la psychanalyse sur l’identité sexuelle — et la sexualité — qui se trouve remise en question. Et c’est bien à une reconnaissance de la diversité des identités sexuelles — cis, trans et queer — que nous invite Bourseul dans le contexte de la polémique autour du « mariage pour tous », en soutien à ceux et celles qui sont les cibles de la haine.

Le sexe réinventé par le genre

★★★

Vincent Bourseul, Éditions Érès, Toulouse, 2016, 230 pages