Marielle Macé, le style comme mode de vie

Le style révèle une profondeur existentielle, sociale et politique, écrit Marielle Macé.
Photo: Catherine Hélie Gallimard Le style révèle une profondeur existentielle, sociale et politique, écrit Marielle Macé.

Depuis plusieurs mois, il y a méprise : le problème de Donald Trump, président américain désigné sur le point d’être assermenté, ce n’est pas son style. Son style dit plutôt le problème qu’il est. « Le corps dégoûtant et grotesque de Trump, violent, c’est en fait le monde de valeurs qu’il a proposé à ses électeurs. C’est un monde d’arrogance, qui témoigne d’une inattention extraordinaire aux autres », explique l’essayiste française Marielle Macé.

« La façon dont il traite les femmes, les femmes de qui il s’entoure : cela dit le genre de rapports entre hommes et femmes qu’il propose. Le fait qu’il n’a jamais pu s’entourer de corps noirs nous dit aussi quelque chose de lui »,ajoute celle qui vient de publier Styles. Critique de nos formes de vie (Gallimard). Autrement dit : « La façon dont Trump cherche à être tout à fait indifférent à toutes sortes de choses découle d’une chaîne de valeurs. »

Qu’est-ce que le style ? À quoi tient-il ? Au-delà de l’esthétisme, que révèle-t-il de nous ?

C’est le genre de questions qui hantent Marielle Macé, une espèce de surdouée universitaire au parcours impressionnant. Pour cette chercheuse au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), enseignante à l’École des hautes études en sciences sociales à Paris et professeure associée à la New York University, le style est loin d’être superficiel. Cela révèle plutôt une profondeur existentielle, sociale et politique.

« Un choix de style, c’est toujours un choix de valeurs, le choix d’un certain monde auquel on tient », indique avec ferveur Marielle Macé, rencontrée dans le petit studio parisien qui lui sert d’antre d’écriture et de réflexion.

« Je viens des études littéraires, où la question de la forme est très importante pour l’engagement de sens qu’elle révèle », précise-t-elle de sa voix de petite fille qui tranche avec l’image de l’universitaire savante telle qu’elle apparaît dans son troisième ouvrage.

De nature encyclopédique, ce livre se nourrit de références littéraires aussi bien que sociologiques, anthropologiques ou philosophiques. L’auteure en appelle d’ailleurs à un élargissement d’égal à égal entre la littérature et les sciences sociales. « La littérature est, au regard des sciences humaines et de la philosophie, plus et mieux qu’une réserve d’exemples », écrit-elle.

La littérature comme allié

On comprend que le style en littérature et dans les arts en général est devenu pour Marielle Macé une forme de jauge, une sorte de guide, pour ne pas dire un allié. Spécialiste de la littérature du XXe siècle, elle a notamment fouillé au fil des ans les oeuvres de Gide, de Valéry, de Sartre, de Barthes, de Pasolini…

Il y a un peu plus de cinq ans, dans Façon de lire, manières d’être (Gallimard), elle se demandait en quoi la lecture de certains livres influence notre style de vie, en quoi la littérature débouche sur la vie. « Ça m’a pris un certain temps, confie Marielle Macé, 43 ans, à comprendre que, même lorsque les textes parlent de toute autre chose que de nous, parlent depuis un tout autre état du monde, ils ont vraiment des choses à nous dire à nous, sur nous, maintenant. »

Elle cite comme exemples l’oeuvre de Michaux, celle de Proust. Et celle de Baudelaire, s’inquiétant de voir le monde devenir inhabitable pour lui. « Quand Baudelaire s’irrite des façons de marcher de ses contemporains, ou d’une nouvelle vie urbaine avec l’électricité, avec les nouvelles rues, les cafés, toute cette façon dont on apparaît les uns face aux autres, cela nous dit quelque chose qui nous parle, mais aussi qui nous arme dans notre propre vie, qui réclame qu’on soit vigilant dans notre propre vie. »

La littérature comme réservoir de vigilance. Marielle Macé en a fait son nid. « C’est comme s’il y avait un effet de rebond de la qualité d’attention des écrivains : ce à quoi ils ont été attentifs nous arme nous-mêmes pour être attentifs à des choses comme le tact, la façon dont on considère autrui, la distance qu’on cherche à garder avec les autres, le fait qu’on soit capable de s’intéresser à la vie des autres, et pas juste croire savoir ce qu’ils sont… »

Peu à peu, elle en est venue à voir le style comme une façon de concevoir le monde, comme une façon de vivre dans le monde. Et, par conséquent, à se questionner sur les formes de vie dont on veut… ou dont on ne veut pas. Ce qu’elle propose dans Styles n’est rien de moins qu’une stylistique de l’existence, qui pourrait se traduire par la question du comment vivre ensemble.

Si son nouvel essai, ouvertement théorique, peut paraître aride, ses propos n’en demeurent pas moins applicables, éclairants, quant aux choix de société qui s’opèrent actuellement et aux enjeux qui en découlent.

Le burkini, source de conflits

Le débat houleux qui a eu cours en France l’été dernier au sujet du burkini demeure pour Marielle Macé une source de réflexion. À ses yeux, cela tient à la façon dont on regarde les autres, dont on se jauge mutuellement.

Deux pôles d’interprétation se sont affrontés, résume-t-elle. « Il y a ceux qui ont considéré que ce vêtement est une marque agressive d’appartenance et qui ont même imaginé l’interdire. Et il y a ceux qui disaient que c’était un vêtement comme un autre. »

À ses yeux, ce sont deux façons de voir qui témoignent d’une inattention à ce qui se joue. « Je ne perçois pas le burkini comme un drapeau ni comme un choix. Je le perçois comme un petit espace portatif où des femmes musulmanes se battent avec des valeurs extrêmement contradictoires. C’est un espace de tension avec soi-même, avec son temps, avec ce que c’est qu’être une femme musulmane dans les conditions actuelles en France. »

Ce qui est sûr pour elle : ça n’a aucun sens d’interdire le burkini sur les plages françaises. « On n’interdit pas la contradiction », plaide-t-elle. De là à conclure que nos manières d’être, nos manières de nous apparaître les uns aux autres, constituent un espace de conflits, il n’y a qu’un pas… que Marielle Macé franchit.

Il ne s’agit pas pour elle de nier les conflits, mais plutôt de s’interroger, chacun, sur le fondement de nos propres valeurs confrontées à d’autres. Ça vaut aussi pour notre réaction devant les flux migratoires croissants, notamment en Europe.

« On a du mal à considérer que les vies des migrants sont tout à fait des vies vivantes, dit-elle. On reçoit les images des naufrages, des campements où ils sont entassés, puis démantelés : on les perçoit comme une masse. Et le problème devient le plus ou moins grand volume de cette masse de souffrance. »

On pense pouvoir assez vite classer les gens, savoir quelle est leur vie, fait-elle remarquer. « Mais la vie n’est jamais aussi pauvre qu’on le pense, et notamment la vie des pauvres n’est jamais aussi pauvre qu’on le pense », insiste Marielle Macé.

Ce qui l’interpelle personnellement : le regard sur les différentes formes de vie que ça nous oblige à considérer. Le but, finalement, étant celui-ci : « s’éprouver, certes, dissemblables, mais aussi semblables. Ne serait-ce que dans notre façon d’aimer »…

Styles. Critique de nos formes de vie

Marielle Macé, Gallimard

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1 commentaire
  • Constant Deniger - Inscrit 5 janvier 2017 09 h 22

    Les bonnes manières

    Peut-on dire que quelqu'un n'a « aucun style »? «Avoir du style » est-il réservé à certains types de styles ou, plutôt, à certains environnements économiques? Il est vrai que la délicatesse, le savoir-vivre, les « bonnes manières » (Brel), l'éducation et le « bon goût » sont toutes des choses qui s'acquièrent tellement mieux dans une situation économique confortable... Dans une situation de survie, comme celle des migrants ou celle des femmes obligées de porter la burka, prétendre (comme l'auteure semble le faire) que les gens ont véritablement le choix d'avoir « du style » ou des « bonnes manières » relève de l'hypocrisie. L'humanité perd beaucoup de son verni dans les situations extrêmes.