Une bordée pour se remettre à penser

«Pour moi, la neige représente surtout un moment d’arrêt, explique Christian Guay-Poliquin. Quand la neige s’accumule sur un paysage, sur une région, toute la vie organique s’arrête.»
Photo: Renaud Philippe Le Devoir «Pour moi, la neige représente surtout un moment d’arrêt, explique Christian Guay-Poliquin. Quand la neige s’accumule sur un paysage, sur une région, toute la vie organique s’arrête.»

Comment les artistes d’aujourd’hui pensent-ils la neige dans leurs oeuvres ? Entre technique et poétique, symbolisme et syncrétisme, Le Devoir explore cette humeur blanche qui colore nos imaginaires. Arrêt du jour : la neige comme matière romanesque pour dompter les idées et le temps.

Même le regretté Olivier Guimond, qui en savait pourtant un bail sur le potentiel comique d’un escalier couvert de neige, n’aurait pas osé imaginer une scène aussi spectaculairement burlesque. Bing, bang, rentre dedans, tant pis pour l’imprudent (c’est-à-dire celui qui n’avait pas encore ses pneus d’hiver) : ça glissait, dérapait, partait en vrille le 5 décembre au matin dans la côte du Beaver Hall. « Un carambolage ubuesque à Montréal », titrait le site d’informations belge 7sur7 au sujet de la vidéo de cette pantalonnade urbaine ayant essaimé comme une traînée de poudreuse sur les réseaux sociaux.

Ubuesque : aussi bien dire que nous étions déjà en territoire littéraire, celui de l’absurde. Ou peut-être étions-nous plutôt davantage du côté du roman apocalyptique ? Un fait divers a-t-il déjà mieux cristallisé notre nouvelle impuissance collective à dompter la pas-si-blanche saison ?

Il n’y a pas de carambolage, pas de voiture du SPVM ou d’autobus de la STM entrant lourdement en collision avec une autre voiture dans Le poids de la neige (La Peuplade) de Christian Guay-Poliquin, mais les flocons n’y sont pas moins menaçants. Retranchés dans une maison cernée de toutes parts par des accumulations dignes de la tempête du siècle, un homme gravement blessé et son infirmier forcé observent les centimètres s’accumuler. « Aujourd’hui, tout est gris. La neige et le ciel se confondent. Il n’y a que le triangle noir des grandes épinettes qui me permet d’imaginer l’horizon », observe, alité, le narrateur de cette saison en enfer, dans un décor flirtant constamment avec celui de la dystopie.

Les centimètres : ce sont d’ailleurs eux qui jouent le rôle de titres au haut de chacun des chapitres, anxiogène baromètre de ce qui sépare les deux séquestrés du reste du monde, aussi bien dire de la vie. Trente-huit centimètres, quatre-vingt-quatre centimètres, cent soixante-treize centimètres, deux cent soixante-treize centimètres : comme quoi le coffre à outils de Pascal Yiacouvakis contient plus de procédés littéraires qu’on le soupçonnait.

« La neige, c’est une donnée d’espace-temps efficace, mais aussi floue. Si le couvert de neige bouge, c’est qu’il s’est passé quelque chose dans le temps, sans qu’on sache exactement combien de temps il s’est écoulé », explique Christian Guay-Poliquin depuis sa maison de Saint-Armand, en Montérégie. « La neige peut rapidement devenir un obstacle aussitôt qu’elle s’accumule. Est-ce que l’hiver nous réconforte ou nous met en danger ? C’est l’ambiguïté de notre rapport à l’hiver qui est intéressante du point de vue romanesque. »

L'hiver est présent dans le livre, parce que c'est pendant cette tempête du mardi 19 mars 2013 que j'ai réellement écrit la première lettre qui m'en a donné l'idée

« Pour moi, la neige représente surtout un moment d’arrêt, poursuit l’écrivain. Quand la neige s’accumule sur un paysage, sur une région, toute la vie organique s’arrête. Ça met en lumière les gestes dérisoires des êtres humains par rapport à l’ampleur du reste. La tempête force aussi les relations sociales, les institutions, à se mettre sur pause, ou à se réorganiser. L’humain a enfin le temps de se poser des questions. » Prendre le temps de se poser des questions : à bien y regarder, ce n’est pas l’apocalypse pantoute, c’est presque une petite révolution.

La neige, pour faire le ménage

« La neige est lourde ce matin. Plus lourde que le dernier baiser du Fantôme que j’ai aimé durant toute ma jeunesse. Plus lourde que ton éternelle réponse : “Je ne sais pas quoi te dire.” Plus lourde que la plus belle fille du monde qui couche dans mon lit sans me toucher. Plus lourde que toi qui me dis : “Je suis bien avec toi.” », écrit Maxime Catellier à une certaine Zou dans une des lettres fougueuses, et fiévreuses, et tempétueuses qui composent Golden Square Mile, roman paru l’an dernier chez L’Oie de Cravan.

Le coeur couvert des gerçures de l’amour pas complètement partagé, un homme avance tête baissée dans les rafales violentes. C’est ici l’hiver de la mélancolie-pieds-mouillés qu’il brave, celui des bottes qui, comme le reste, ne sont jamais assez chaudes, des bars-mirages se profilant comme une oasis dans les bourrasques, des cigarettes fumées en vitesse avant que ce qui n’est pas déjà gelé ne le devienne. C’est l’hiver de force, dont l’on supporterait plus volontiers la sentence si notre partenaire de cellule n’était pas aussi notre geôlière.

« L’hiver est présent dans le livre parce que c’est pendant cette tempête du mardi 19 mars 2013 que j’ai réellement écrit la première lettre qui m’en a donné l’idée », se rappelle le poète depuis sa maison de Saint-Anicet. « Puis, la tempête est devenue une métaphore, parce qu’elle étouffe, écrase, permet un certain repos, comme quand on était petits et qu’on n’avait pas d’école parce qu’il était tombé trop de neige. La neige force la vie courante à s’arrêter, et il fallait que la vie s’arrête pour que je fasse le ménage dans ma tête. »

Autre extrait de Golden Square Mile, juste parce que c’est trop beau, presque aussi beau que la première bordée sur un lac gelé. « Je me suis levé beaucoup trop tôt pour te regarder dormir. Je ne sais pas, ce matin, ce que je préfère : te regarder dormir ou regarder la neige qui tombe par la fenêtre. On dirait que ces deux phénomènes, toi qui dors et la neige qui tombe, possèdent ce même pouvoir d’apaisement et de vertige qui me donne envie de vivre. » Votre grand-père disait-il lui aussi que l’amour, c’est plus fort que la souffleuse ?

Top 5 de la neige en littérature

Pays de neige de Yasunari Kawabata

L’hiver, hier de Michel Garneau

Carnavals divers de Jean-Philippe Tremblay

L’exception d’Auður Ava Olafsdottir

Traité des peaux de Catherine Harton
2 commentaires
  • Benoît Trempe - Abonné 4 janvier 2017 12 h 13

    Bordée au théâtre aussi

    Dans le roman, oui. Au théâtre également. Je pense entre autres à TRACES D'ÉTOILES de Cyndy Lou Johnson, présenté au Quat'Sous (mise en scène de Pierre Bernard, 1992) : une mariée qui fugue à son mariage - Sylvie Drapeau, robe blanche et talons hauts - et débarque dans une cabane isolée, en Alaska, où vit un homme - Luc Picard -, retiré, à l'abri des blessures du monde. Pendant une tempête de neige. Rencontre improbable. Huis-clos de haute-tension, qui reste gravé dans ma mémoire, plus intensément même que la crise du verglas de 1998.

    Benoît Trempe
    Montréal

  • Lucien Cimon - Inscrit 4 janvier 2017 20 h 09

    Nous parlerons de neige
    même si la neige n’en saura rien

    Nous voudrons raconter les froids de notre enfance
    l’enveloppement du soir entre les doigts du feu
    l’ivresse du sommeil piqué d’étoiles
    malgré les flèches d’or qui griffaient la lucarne
    quand l’amour déserté se figeait aux carreaux

    Nous voudrons rappeler les années décousues
    vastes enclos de rires labourés de révoltes
    ravinés des orages de nos amours futiles
    Nous voudrons raviver les élans de nos poings dressés comme des faux
    vers les hordes de fantômes qui voilaient l’horizon

    Nous tâcherons de taire toutes ces joies trahies
    par les jours sans surprise de bonheurs programmés
    lisses comme le verglas des trottoirs à midi
    Nous chercherons à fuir les hauts plateaux stériles
    des chimères achetées chez des sorciers de cirque

    Mais le vent, toujours, nous enduira de neige
    et même la neige n’en dira rien
    L. Cimon