Nellie Bly, femme caméléon

Elizabeth Jane Cochrane, alias Nellie Bly
Photo: Domaine public Elizabeth Jane Cochrane, alias Nellie Bly

Nellie Bly avait un esprit insubordonné, un discours féministe affirmé et des idées d’avant-garde. Dans le New York de la fin du XIXe siècle, ce caractère va agir comme une bombe dans la carrière de la jeune journaliste. Initiatrice du reportage clandestin, cette forme risquée du métier où le reporter infiltre un lieu, devient caméléon, observe, puis rapporte, elle en fera sa marque de commerce.

Publiés en feuilletons dans le Pittsburgh Dispatch et le New York World avant d’être rassemblés en volumes, les reportages de Nellie Bly sont traduits pour la première fois en français par les éditions du Sous-sol, en France. 10 jours dans un asile (1887), Le tour du monde en 72 jours (1890) et 6 mois au Mexique (1888) nous ramènent au début de la carrière d’Elizabeth Jane Cochrane, son véritable nom, alors déterminée à écrire ailleurs que dans les pages « féminines » des journaux.

Exhaustifs et convaincants, sincèrement dévoués à informer les Américains, ces reportages ne sont pas exempts de subjectivité — mais c’est justement ce qui rend si palpitantes les aventures de la reporter.

Passer pour folle

Quand elle est embauchée en 1887 au New York World, que vient de racheter Joseph Pulitzer, la jeune femme n’a que 23 ans. Pour juger de ses capacités, on la met au défi d’infiltrer le Blackwell’s Island Hospital, un asile de New York. « La véritable folie était de croire que je pourrais les berner », s’inquiète Nellie Bly, alors qu’elle met au point un regard « hébété ».

Dès que la reporter aboutit entre les murs de sa nouvelle « prison », elle constate la grande détresse des femmes internées. Ne faisant ni une ni deux, elle jure « de révéler les conditions parfaitement arbitraires de leur internement ». Avec une empathie néanmoins très critique, Nellie Bly détaille les terribles conditions de vie de l’asile et se plaint aux médecins, arguant être tout à fait saine d’esprit. « Mais plus je me comportais comme une personne normale, plus ils étaient convaincus de ma folie. » Nellie Bly venait d’attacher les fils d’un reportage qui causera une commotion.

Raffermie dans ses idéaux de justice et de vérité, Nellie Bly revient deux ans plus tard avec une idée d’envergure : un tour du monde bouclé en 72 jours, question de battre le Phileas Fogg de Jules Verne. Elle convainc Pulitzer de l’envoyer en solitaire.

Avec une seule robe, un petit sac et une volonté de fer, l’« intrépide voyageuse en jupon » fera une course minutée avec escales en Angleterre, en France (où elle rencontrera Jules Verne), en Égypte, puis à Aden, Ceylan, Hong Kong, Yokohama… Entre le 15 novembre 1889 et le 25 janvier 1890, le New York World suivra son avancée avec un suspense grandiloquent. Mais Nellie Bly n’est pas qu’une reporter en affectation : c’est une femme pragmatique à l’esprit vif, même comique, qui analyse un vaste monde inconnu, à l’époque, de la plupart des Américains.

Chez les Mexicains

Bien avant cette gloire, Nellie Bly avait fait ses premières armes au Mexique, où elle avait séjourné avec sa mère en 1886 pour étudier les moeurs et la politique du pays. Dans une série de chapitres courts à la démarche plurielle (récits de voyage, portraits, notes, enquêtes), 6 mois au Mexique annonce, déjà, les reportages engagés qu’elle écrira plus tard.

Émue par les Mexicains, qui souffrent à son avis de l’« image fausse » qu’en colportent les Américains, Nellie Bly note de précieuses observations sur la culture et l’histoire en même temps qu’elle dénonce avec vigueur la pauvreté, la corruption et les politiques publiques insuffisantes. Trop bavarde, trop perspicace, elle sera expulsée du pays.

À plus d’un siècle de distance, ces reportages mettent en mots un fascinant décalage, mais éclairent aussi une conception du monde, du féminisme et du droit à l’information qui fait encore débat aujourd’hui. Nellie Bly, elle, aura contribué à leur avancement.

«Bien que l’Orient soit, en large partie, exempt des travers de la vie occidentale, on y décèle cependant certains traits, même chez les peuples les plus indolents. Il n’est que sur l’océan que l’on peut goûter, bercé par les flots, le paisible repos de la journée ou de la nuit.» Extrait de «Le tour du monde en 72 jours»

10 jours dans un asile; Le tour du monde en 72 jours; 6 mois au Mexique

★★★ 1/2

Nellie Bly, Éditions du Sous-sol, Paris, 2015, 2016, 126, 173 et 235 pages