Chercher le «fuck» (et le trouver partout)

C’est sur son blogue que Simon-Pierre Beaudet a publié ses premiers pamphlets caustiques.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir C’est sur son blogue que Simon-Pierre Beaudet a publié ses premiers pamphlets caustiques.

« Pourquoi fait-on une entrevue, au juste ? » demande Simon-Pierre Beaudet au bout du fil, visiblement inquiet, ou suspicieux, des raisons pour lesquelles Le Devoir s’intéresse à son livre suavement baptisé Fuck le monde.

Pourquoi fait-on une entrevue ? Parce qu’il n’y en a pas d’autres comme Simon-Pierre Beaudet pour vomir avec une pareille impétuosité un monde devant lequel on ne sait plus que hausser les épaules. Parce que personne d’autre, en 2016, n’écrit au lance-flammes avec autant de grâce.

Recueil d’essais vitrioliques publiés en revues ou en ligne au cours des quinze dernières années, Fuck le monde pourfend (en vrac) l’absurdité des comparaisons employées afin de dorer la pilule de l’austérité (« un café par semaine »), regrette une époque de bacchanales où la Saint-Jean n’avait pas été policée par un Régis Labeaume obsédé de sécurité et réprime un haut-le-coeur devant la bouffe « genrée » telle que promue par le spécial gars du magazine Ricardo. Beaudet « cherche le fuck » et le trouve partout autour de lui : au Walmart, sur le boulevard Hamel ainsi que dans une succursale Desjardins.

À l’injonction d’une époque exigeant de ceux qui la critiquent de fournir en souriant leur propre kit de solutions pragmatiques, Simon-Pierre Beaudet s’entête à objecter un irrécupérable doigt d’honneur. Aucune envie chez lui de s’asseoir à la table pour discuter (tel que le veut la formule désormais consacrée) ; que du dégoût, de l’agressivité et de l’exaspération devant cette « société qu’il faut détruire ».

Fin de l’hibernation

Pourquoi fait-on une entrevue (bis) ? Parce que jamais le mot « fuck » n’a-t-il été prononcé de façon aussi décomplexée qu’en 2016. Jamais ne se sera-t-il autant insinué dans l’imaginaire collectif, comme si la colère, depuis trop longtemps anesthésiée sous la glace du cynisme, de l’apathie ou du sentiment d’impuissance, sortait enfin d’une trop longue hibernation. « Fuck 2016 », a-t-on joyeusement répété partout, invoquant tour à tour l’élection de Trump, les violences à Alep et les disparitions successives de Bowie, de Prince et de Cohen. En 2015, des manifestants étudiants avaient pourtant, eux, dû justifier leur « Fuck toute », jugé trop démobilisant par bien des commentateurs.

« Dire “Fuck le monde”, c’est une manière d’indiquer que les forces de la révolte ne peuvent pas être énoncées de manière complexe dans l’espace public », explique Beaudet au sujet de ce titre emprunté à son blogue (longtemps anonyme) alimenté à partir de 2013, et sur lequel des pamphlets caustiques et souvent hilarants, comme « Fuck l’amphithéâtre » ou « Fuck les restaurants », ont rallié plusieurs lecteurs. « Qu’est-ce que tu veux répondre à Richard Martineau ? Quand bien même tu lui produirais un discours intelligent, son discours à lui est déjà réduit. »

S’enfoncer dans la laideur de la banlieue

Malgré la sagacité de ses réquisitoires contre quelques-uns des suspects usuels de la gauche — les libéraux, les médias, le Québec Inc. —, Simon-Pierre Beaudet n’est jamais aussi désespérant que lorsqu’il s’enfonce dans la laideur de la banlieue, symbole parfait du lancinant travail de sape d’un capitalisme qui rejouerait son oppression jusque dans ses politiques d’urbanisme. Dans la salle d’attente de Boulevard Toyota, une télé retransmettant TVA tyrannise l’essayiste, devenu automobiliste presque malgré lui. Nulle part où aller pendant ces deux heures de changement d’huile.

« La blague sérieuse qui était à la base de La Conspiration, c’est qu’il y avait une conspiration visant à rendre le monde tellement déprimant que ça enlèverait le goût de se révolter, que ça abolirait la possibilité même des idées », rappelle-t-il au sujet de La Conspiration dépressionniste, défunte revue d’idées dont Fuck le monde reprend plusieurs textes. « On imaginait une incarnation particulièrement avancée du capitalisme qui allait abolir l’éventualité de toute réalité alternative. »

Ailleurs, Beaudet s’émeut du sort souvent mortel du « goon » au hockey, ce colosse ne sachant que se battre et dont les lents coups de patin, comme les lourds coups de poing, rappellent le combat du travailleur moyen, constamment guetté par la précarité ou la mise à pied.

Message entrant par le truchement de la messagerie d’un réseau social populaire. « Ah, et si je suis “méfiant” face aux entrevues, c’est parce que je trouve que faire la promotion de sa personne dans les médias, c’est un manque de pudeur vraiment déplacé, écrit Simon-Pierre Beaudet. C’est pas juste mon livre qui devrait être anonyme. Ceux des autres aussi. On s’y retrouverait beaucoup plus facilement. »

Fuck l’amphithéâtre
«Le retour des Nordiques, c’est la parousie, le seconde avènement du Christ, le retour glorieux du messie venu réparer les fautes du passé. Les fidèles de la Nordiques Nécheune sont comme les adventistes du septième jour : la seule chose dont ils débattent est la date exacte du retour. Il y a quelques années, une station de radio prenait même les paris là-dessus. Intitule de les contredire, c’est comme argumenter avec un croyant : ils ont la foi.»

Fuck les restaurants
«L’hégémonie du restaurant en tant que pratique culturelle, c’est l’état terminal de la culture. Il se lit moins de livres, il se vend moins de billets de spectacles, les bars ferment ou en arrachent, il n’y a presque nulle part où danser, Québec n’a toujours pas de cinéma au centre-ville […] Pas de théâtre, de cinéma, de musique ou de lecture : on s’empiffre en laissant un pourboire royal parce que c’est tout ce qu’on sait faire.»
Extraits tirés de «Fuck le monde»

Fuck le monde

Simon-Pierre Beaudet, Moult éditions, Montréal, 2016, 274 pages

4 commentaires
  • Nicole D. Sévigny - Abonnée 31 décembre 2016 12 h 34

    Moi aussi ...

    il m'arrive, clandestinement... depuis un certain temp, de le dire "ce mot" malgré une éducation stricte ...disons,un peu bourgeoise. ( je ne suis pas de ces lemmings qui sautent dans le vide...ni un mouton de Panurge.) C'est dans l'air du temps... peut-être?

    J'ai bien aimé cette phrase de Simon-Pierre Beaudet ( celui qui ne renie pas):..."C'est pas juste mon livre qui devrait être anonyme. Ceux des autres aussi. On s'y retrouverait beaucoup plus facilement."

    F...2016 et Bonne Année 2017 !

  • Mathieu Bouchard - Inscrit 31 décembre 2016 21 h 14

    Erreur sur l'année

    « Fuck toute », c'était pas un slogan du Printemps érable, c'était un slogan de mars 2015. Même que c'était presque impensable dans le contexte de 2012, où il y avait plein de revendications, d'enthousiasmes et d'espoirs. Je sais pas comment on peut confondre ça et la baloune dégonflée de 2015.

  • Serge Morin - Inscrit 2 janvier 2017 09 h 47

    Vomir sur tout beau programme.
    Et puis chez Boulevard Toyota ,apportes toi un livre.
    Fock le fuck

  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 2 janvier 2017 10 h 42

    Le plus déprimant ce sont ,au Québec ,

    nos dirigeants actuels,Couillard et compagnie,comment peut-on etre aussi vides de coeur et d'esprit,vraiment ca dépasse l'entendement.
    Le simple fait de l'écrire,de l'exprimer,comment dire,me fait du bien.J'encourage tout le monde a commenter davantage pour qu'on décolle du fond de ce baril.
    Démontrer ainsi l'amour que l'on porte a nos proches et a nos concitoyens d'ici et
    d'ailleurs sur la Terre. Education + Fraternité =Paix.