Le désarroi de René Lévesque

René Lévesque en 1972
Photo: Bernard M. Lauzé Le Devoir René Lévesque en 1972

En 1974, René Lévesque, déçu de l’insuccès électoral du Parti québécois qu’il a fondé six ans plus tôt, veut cesser d’y tenir la barre. Devant ses lieutenants qui s’efforcent de l’en dissuader, il éclate en sanglots : « Arrêtez ! Lâchez-moi ! Je ne suis plus capable ! Moi aussi, j’ai le droit de vivre comme un autre ! » Ils insistent : « Sans vous, il n’y a plus de PQ. » Pour l’histoire du Québec, cela signifierait la condamnation de l’indépendantisme à la marginalité.

On en vient à cette brutale mais éclairante conclusion à la lecture du tome 1 de l’ouvrage Le gouvernement Lévesque, de Jean-Charles Panneton. Pour en justifier le sous-titre, De la genèse du PQ au 15 novembre 1976, l’historien et politologue a puisé à de nombreuses sources, en particulier les fonds d’archives et les témoignages, comme celui de l’ex-ministre péquiste Pierre Marois au sujet de l’exaspération de Lévesque qui, en 1974, songe à démissionner.

La lutte pour l’émancipation doit se faire contre des structures et non contre des hommes

 

Enrichi de renseignements inédits, le livre, publié avec une préface de Gilbert Paquette et une postface de Claude Morin, tous deux ex-ministres péquistes, fait ressortir la personnalité progressiste, déterminée mais parfois fragile, de l’homme politique. Elle tranche sur le courant très conservateur et très marginal du séparatisme canadien-français illustré, entre autres, par Jules-Paul Tardivel (1851-1905) et Paul Bouchard (1908-1997).

Jean-Charles Panneton montre avec force que, grâce au charisme de Lévesque, à son honnêteté et à son souci des défavorisés, le PQ est devenu le premier parti de masse de l’histoire du Québec. Les autres principales formations, le Parti conservateur, devenu l’Union nationale en 1935, et le Parti libéral, si attiédi depuis un siècle qu’il était devenu étranger au progressisme de son père spirituel Louis-Joseph Papineau, restaient plus près du clientélisme que du militantisme.

La peur des extrêmes

Les idées de Lévesque sur un financement plus démocratique des partis politiques et sur la souveraineté du Québec provoquent en 1967 sa démission du PLQ dont il avait été, comme ministre du gouvernement de Jean Lesage, la figure de proue de l’aile réformiste par son rôle déterminant dans la nationalisation des compagnies d’électricité. L’assassinat en 1970 par le Front de libération du Québec du ministre Pierre Laporte, son ex-collègue libéral, accentue le caractère dramatique de son parcours politique.

C’est sur le témoignage de l’ex-ministre péquiste Louise Harel que Panneton s’appuie pour montrer le choc ressenti par Lévesque en apprenant cette mort tragique : alors jeune militante, elle « le voit pleurer à chaudes larmes comme un enfant ». Grâce aux procès-verbaux de réunions, l’historien révèle que, loin de l’extrémisme, celui qui devient premier ministre en 1976 est, bien plus que son conseiller Claude Morin, le père de l’étapisme qui mènerait démocratiquement à l’indépendance.

Photo: James Gauthier René Lévesque et Jacques Parizeau en 1969

Panneton souligne à quel point, malgré le côté instinctif et turbulent de Lévesque, la démarche de l’homme politique, prudente et respectueuse des lenteurs de l’évolution populaire et de la diversité des tendances, s’appuie sur une attitude stable et réfléchie. Dès 1964, le ministre libéral d’alors déclare : « Il faut éviter de transporter ici des Cuba ou des Algérie artificiels. La lutte pour l’émancipation doit se faire contre des structures et non contre des hommes. »

En 1968, lors de la crise de Saint-Léonard, des citoyens d’origine italienne, appuyés par l’élite anglophone de Montréal, résistent à l’idée d’intégrer les élèves issus de l’immigration au système scolaire de langue française. Lévesque, qui fondera le PQ cette année-là, se prononce en faveur de l’idée, mais déplore la virulence de la tactique employée par les partisans de l’intégration, qui alors le chahutent.

Conviction indépendantiste

Panneton comprend si bien la logique du démocrate outré par cette réaction qu’il ne s’étonne pas que celui-ci « parle un temps d’un retrait de la vie politique ». Il signale que Lévesque, dès le début des années 1960, prend plus au sérieux le projet de l’indépendance du Québec que ses futurs ministres Jacques Parizeau et Camille Laurin qui pourtant, un jour, le surpasseront dans la conviction indépendantiste.

L’historien se soucie de toujours mettre en lumière l’orientation profonde de René Lévesque lorsque celui-ci soutient que l’élection du PQ ne suffit pas à entraîner l’indépendance, mais qu’il faut le résultat positif d’un référendum pour atteindre ce but. Il cite les mots que lui a dits Louis Bernard, conseiller du chef politique : « L’ajout du référendum s’est fait pour des raisons démocratiques et non pas électorales. »

En 1976, le PQ axe sa campagne électorale sur le « bon gouvernement » qu’il promet de donner à la population et remporte une éclatante victoire. Louis Bernard raconte que, « dans son comté, Parizeau parlait d’indépendance sans référendum » et qu’il dut lui rappeler qu’il fallait plutôt aborder la malhonnêteté du gouvernement libéral sortant et les problèmes économiques, « ce à quoi il acquiesça ».

En révélant à quel point le désarroi assaille souvent René Lévesque, le clairvoyant Jean-Charles Panneton annonce toutefois que l’étapisme ne sera pas la voie de la facilité.

Sur le séparatisme

« Dans une déclaration du 30 octobre 1961, le séparatisme apparaît à Lévesque respectable à une époque où l’économiste Jacques Parizeau admet que l’idée n’est pas absurde, mais que les obstacles seraient nombreux et redoutables, et où un certain Camille Laurin se demande si le séparatisme est une maladie. » Le gouvernement Lévesque. Tome 1 : De la genèse du PQ au 15 novembre 1976

Le gouvernement Lévesque. Tome 1: De la genèse du PQ au 15 novembre 1976

★★★

Jean-Charles Panneton, Septentrion, Québec, 2016, 360 pages

15 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 20 décembre 2016 03 h 57

    meme la raison a besoin d'être critiquée

    Pour avoir travaillé dans Taillon et l'avoir fréquenté je comprends enfin pourquoi, il était si dur avec l'établissement du parti, il était trop intelligent pour ne pas savoir que l'independance ne serait pas un plaisir, voir que le monde était une jungle dont toutes sortes de choses pouvaient émergées, j'étais a peine ados mais j'avais deja cette curiosité envers les humains, mais jamais je n'aurais pensé, que la satire était une autre forme de sagesse, enfin nous allons devoir nous y habituer, pourtant notre cher Boileau, nous avait deja mis en garde de ce contre sens de la raison, pour ceux qui ont étudié Kant savent que meme la raison a besoin d'être critiquée

  • Yves Côté - Abonné 20 décembre 2016 04 h 16

    Tant...

    "Tant que l'indépendance ne sera pas faite, elle restera à faire." Bourgeault, Miron et combien d'autres de nous ?
    Aujourd'hui comme hier, la seule solution viable donnée aux Québécois pour sortir de la situation de schizophénie historique dans laquelle ils se démènent, dans laquelle nous nous démenons..., depuis deux siècles et demi, c'est l'instauration du régime politique démocratique et représentatif de la République.
    Pour l'empêcher, rien ne nous a été, ne nous est et ne nous sera épargné par les adversaires de cette idée, juste et justifiée, de liberté humaine.
    Tout argument continuera d'être valorisé par nos opposants, toute stratégie continuera d'être instaurée par eux, pourvu que cela aide à barrer la route au destin collectif normal d'émancipation politique de notre peuple.
    Ainsi, à chaque fois que lumière est faite sur les valeurs humaines et la vaillance de l'un ou l'une de nos meneurs ou meneuses, occasion nous est donnée de mesurer exactement contre quoi nous nous battons. De même, contre celles et ceux qui s'opposent non-seulement à notre émancipation nationale définitive mais encore plus simplement, à l'idée maîtresse pour nous que la langue française est et doit rester, la seule langue reconnue comme d'usage commun au Québec. La chose n'empêchant en rien, bien entendu et je l'écris ici de manière préventive à l'endroit de nos détracteurs, l'utilisation courante au Québec des autres langues du monde. Comportement qui doit, à mon sens, être non-seulement permis aux Québécois, mais très largement encouragé sur notre territoire...
    Donc, de cet ouvrage de Monsieur Panneton, observons attentivement les réactions des adversaires de l'indépendance politique des Québécois. Elles seront diverses et variées comme à leur habitude mais aussi, toujours elles iront dans le sens du mépris de notre manière d'être et surtout, de notre façon de penser.
    Donc, de nous exprimer...
    Démontrant le négationisme canadien si fondamental à l'endroit de nous.

    VLQL !

  • Claude Bariteau - Abonné 20 décembre 2016 07 h 23

    Livre important pour l'avenir.

    À la lumière de cette recension, ce livre m'apparaît incontournable, parce qu'il révèle les convictions de René Lévesque, son approche progressive de l’indépendance, sa conscience du poids des structures qui encadrent les Québécois et les Québécoises dans le moule canadien de 1867 renforcé par la reconnaissance internationale du Canada en 1919 et celle de la Grande-Bretagne en 1931, mais, avant tout, sa valorisation d’une démarche foncièrement démocratique qui, pour l’essentiel, impliquait un pouvoir entre les mains des citoyens et des citoyennes.

    J’ai hâte de lire le tome 2, car devrait en ressortir que cet homme a cherché à relancer le projet qui lui tenait à cœur avec le « beau risque » tout en privilégiant une réforme du mode de scrutin et un recours populaire à la tenue d’une consultation du peuple québécois sur l’indépendance. Or, ces réformes parurent inacceptable aux indépendantistes de son Conseil des ministres et des membres du Conseil national. Ils les ont rejetées et ont démissionné en se disant en désaccord avec le « beau risque ».

    Conséquemment, ils ont forcé la démission de René Lévesque, estimant que le « beau risque » consistait à mettre de côté l’indépendance sans faire écho aux réformes politiques qui octroyaient aux citoyens et aux citoyennes à la fois un meilleur contrôle sur les décisions politiques et leur appropriation du processus menant à l’indépendance bien que ces réformes et d'autres concernant le régime politique du Québec faisaient partie du coffre à outil menant à l'indépendance.

  • Raynald Rouette - Inscrit 20 décembre 2016 08 h 13

    Ça expliquerait son attitude et son langage corporel!


    Bien hâte de lire ce tome 1.

    Est-il possible qu'il n'ait jamais voulu jouer le rôle que l'histoire lui destinait?

    Ce faisant, il a transmis sa pusillanimité à beaucoup de Québécois.

    Un excellent pédagogue, mais un leader mou, ce qui l'a perdu malheureusement.

    • Jean Breton - Abonné 20 décembre 2016 10 h 14

      Monsieur Rouette,

      Je pense que vous avez bien saisi l'essence du personnage. Après le référendum de 1980, M. Lévesque a renoué avec le vieux nationalisme défensif et peureux : on est fait pour un petit pain... D'ailleurs, vers la fin de sa vie, Lévesque lui-même a reconnu qu'il avait erré en prenant le parti du beau risque...

    • Claude Bariteau - Abonné 22 décembre 2016 07 h 20

      Je ne partage pas votre lecture. Après 1980, René Lévesque devait démissionner comme premier ministre et chef du PQ. S'il l'avait fait, il n'aurait pas été coincé à diriger le carré de sable québécois dans le Canada.

      C'est son désir fou de poursuivre son rêve qui l'a conduit à faire des choix tactiques, l'un d'eux étant de défaire l'ordre constitutionnel imposé par la gang à Trudeau en utilisant Mulroney pour réouvrir le débat sur d'autres bases.

      Ces autres autres bases impliquaient un « beau risque » qu'il envisageait prendre tout en modifiant le mode de scrutin et en octroyant au peuple québécois le pouvoir de réclamer la tenue d'une consultation sur son avenir politique.

      C'est ça que les indépendantistes de son parti ont rejeté, le forçant à faire ce qu'il aurait du faire après le référendum.

  • Gaston Bourdages - Abonné 20 décembre 2016 08 h 40

    Tenter de lire monsieur Lévesque à travers vos...

    ...touchants écrits monsieur Lapierre, c'est aussi prendre rendez-vous avec la sensibilité humaine.... du tout maladive. J'ai un particulier et touchant souvenir d'une rencontre impromptue avec monsieur Lévesque au Café Le Parlementaire. Quelle humilité manifestée par monsieur Lévesque à l'endroit de ma «pauvre» personne !

    Cet homme avait la foi, une telle foi dans l'être humain et dans le projet qu'il nourrissait.
    Dommage qu'une majorité de Québécois ne soient pas ainsi habités.

    Gaston Bourdages.