Au petit bonheur des fragments épistolaires

La plume sensible de Hugues Corriveau se penche sur les rapports étonnants, voire fantaisistes, que l’on peut parfois entretenir avec des images.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir La plume sensible de Hugues Corriveau se penche sur les rapports étonnants, voire fantaisistes, que l’on peut parfois entretenir avec des images.

Avec Cartes postales et autre courrier, Hugues Corriveau renouvelle l’exploit d’écrire un recueil de micro-nouvelles éblouissant par leur grand nombre, leur brièveté, et la contrainte de leur thème central unique, celui des cartes postales. Les quelque 75 nouvelles, d’environ une petite page chacune, se distinguent en outre par la multiplicité de lieux, d’époques et de sujets abordés en sous-thèmes.

On sent d’emblée le plaisir que Corriveau a eu à les écrire. Auteur d’une trentaine de livres de tous genres (essais, romans, poésie, nouvelles) et critique de poésie pour Le Devoir, il a souvent dit que le style est sa priorité et il le maîtrise bien. Les nouvelles se suivent sur les pages à un rythme endiablé, courtes, énergiques, presque bondissantes. La langue est directe, sans fioritures, sûre d’elle-même. Le ton est le plus souvent ludique et ironique, parfois carrément drôle, avec quelques ruptures çà et là pour verser plus rarement vers l’émotion.

Comme dans ses recueils de nouvelles précédents, celui-ci est sous-divisé en thèmes, dont histoires étranges, en famille, histoires d’enfants, énigmes. Chaque nouvelle se penche sur le rapport étonnant, voire fantaisiste, des personnages avec des cartes postales, leurs images belles ou laides, leurs textes puissants ou insignifiants, leur contenu historique ou sentimental, leur nature tangible, parfois presque magique, qui traverse non seulement l’espace, en voyageant, mais aussi le temps, en réapparaissant 60 ou 100 ans plus tard. Défile une galerie de personnages colorés qui les écrivent, les reçoivent, les attendent en vain ou même les volent !

Une postière cleptomane

 

On a ainsi droit à une postière qui dérobe à leurs destinataires les cartes postales qui lui plaisent le plus, et qui s’est constitué chez elle une véritable exposition de cartes si belles qu’elle décide de ne pas voyager, « persuadée que le monde ne pourrait pas être aussi resplendissant qu’ici, sur ses murs ». Ailleurs, une mère et son fils héritent d’un obscur cousin du sud des États-Unis d’un coffre rempli de cartes postales de lynchages de Noirs et se demandent avec effroi que faire de cette sinistre collection qui vient rappeler avec toute la force des photographies une époque de grande violence raciste organisée. Une autre carte postale écrite en 1880 par une ouvrière québécoise quasi analphabète, travaillant dans une usine américaine de textile, est conservée par sa fille (qui ne reverra jamais sa mère) comme un talisman sacré. Une des plus délicieuses, Les vacances de Monsieur Blum, raconte comment le président français Léon Blum, ayant fait passer en 1936 la loi octroyant deux semaines de congé annuel payé pour tous les travailleurs, avait reçu cet été-là des milliers de cartes postales de travailleurs reconnaissants, expédiées des quatre coins de la France. « Ainsi, arrivèrent au palais de l’Élysée des cartes postales émouvantes qui relataient en peu de mots la satisfaction du changement, l’émotion vive qui s’en dégageait […] : “j’ai enfin pu prendre le train pour la première fois…” […] “j’ai découvert que mes enfants aimaient jouer”. » La chute de cette nouvelle ? Quand on annonça au président Blum que des cartes postales arrivaient de partout pour le remercier…, « il était au travail ».

Toutes les nouvelles ne sont pas de la même force ; certaines, parmi les histoires d’enfants notamment, paraissent plus faibles. Mais on se délecte de l’imagination d’Hugues Corriveau, qui fait de ces cartes postales un riche matériau.

Cartes postales et autre courrier

★★★

Hugues Corriveau, L’Instant même, Montréal, 2016, 176 pages

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