Maurice Sand, l’illustre méconnu

Lise Bissonnette
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Lise Bissonnette

En 1861, le prince Jérôme Napoléon débarque à Montréal sous les vivats de la foule. Le turbulent cousin de l’empereur Napoléon III est accompagné de Maurice Sand, le fils de la romancière George Sand. À son retour en France, le porteur de cet écrasant matronyme publie un récit de son voyage qui a intrigué l’ancienne directrice du Devoir, Lise Bissonnette. Dans Maurice Sand. Une oeuvre et son brisant au XIXe siècle, l’écrivaine explore la production éclectique de l’illustre méconnu broyé par la « mécanique de la reconnaissance ».

Né en 1823, le fils de George a grandi dans la nostalgie bonapartiste, comme en témoignent ses oeuvres picturales qui fourmillent de soldats de la Grande Armée. Indépendant de fortune, il passe près d’une décennie à l’atelier du peintre Eugène Delacroix, avec qui il entretient une relation tendue. Touche-à-tout, l’artiste multidisciplinaire se lance bientôt dans le théâtre de marionnettes, dont il renouvelle le genre avant la fin du siècle.

La carrière de Maurice prend son envol sous le Second Empire. À l’aube de la quarantaine, il s’embarque pour les États-Unis à bord du yacht à vapeur de son ami Jérôme Napoléon. La compagnie de ce prince lui permet d’être reçu par le président américain Abraham Lincoln. On le laisse également visiter le théâtre sanglant de Bull Run, où se sont affrontées les armées nordiste et sudiste deux semaines plus tôt.

L’aîné de George n’est pas Tocqueville. Il s’intéresse davantage aux papillons de la Virginie qu’aux premiers coups de canon de la guerre de Sécession. « La politique lui est très antipathique », confie sa mère à l’éditeur de Six mille lieues à toute vapeur, déçu par le peu d’analyse du récit de l’artiste naturaliste.

Cette première incursion dans le monde littéraire n’est pas passée à l’histoire. Collectionner les écrits de Maurice est d’ailleurs plutôt facile, reconnaît Lise Bissonnette, puisqu’ils n’intéressent plus personne. Il y a quelques années, le fonds d’archives de l’artiste a ainsi été acquis par l’Université Yale dans l’indifférence des institutions françaises.

C’est en vain que George Sand tente de remettre son fils dans le droit chemin lorsqu’il commence à délaisser le fusain pour la plume. « Tu es peintre et non littérateur », lui lance la romancière, dont l’ingérence a parfois semé le doute sur la paternité des écrits fantastico-historiques de Maurice. « L’accompagnement est certes lourd et intrusif, nuance Lise Bissonnette, mais il ne diffère pas tellement du travail de sévère édition qui encadre aujourd’hui de nombreuses parutions littéraires. »

Tiré d’une thèse soutenue en 2015, cet essai reprend la voie tracée par l’historien Jacques Le Goff pour qui l’étude de l’individu éclaire l’ensemble de son époque. L’auteure délaisse ainsi l’anecdote pour se concentrer sur la production de l’artiste qu’elle extirpe du « champ sandien » auquel l’ont confiné les biographes de la célèbre romancière. « Rien ne pousse à l’ombre des grands arbres », dit le proverbe. Or, souligne Lise Bissonnette, « quelqu’un et quelque chose ont poussé à l’ombre de George Sand ».

Maurice Sand. Une oeuvre et son brisant au XIXe siècle

★★★★

Lise Bissonnette, Les Presses de l’Université de Montréal, Montréal, 2016, 475 pages