Un zeste de désespérance

Erik Winter ne va pas bien… et le monde dans lequel il vient de se replonger ne fait rien pour arranger les choses. Le commissaire imaginé par Ake Edwardson en est déjà à sa deuxième enquête depuis qu’il est revenu de deux années de convalescence au soleil avec sa petite famille après avoir échappé à la mort de justesse. Angela et les filles sont restées en Espagne et lui a repris son appartement dans le centre-ville de Göteborg.

Le commissaire Winter n’a pas trop changé : il continue à ne plus fumer, il a toujours un faible pour John Coltrane et il cultive encore son penchant immodéré pour le whisky hors de prix. Signe que tout craque pourtant sous la surface, il s’est mis à écouter du Michael Bolton…

L’affaire qui l’attend est sordide, comme d’habitude. Un homme est retrouvé dans un champ, la tête dans un sac de plastique, le pantalon rabattu sur les genoux et la lettre R, grossièrement peinte en noir sur un grand carton, épinglée au col de sa chemise. Il y aura bientôt deux autres cadavres, un « I » et un « A ». Puis même un « O ». Dans le même attirail, toujours, et dans des lieux isolés non loin de l’ancienne banlieue de Marconi Park, sauf un meurtre, signé aussi, commis à Stockholm sur le même modèle.

Winter et son équipe devinent la vengeance qui se cache sous tout cela. Le malheur aussi, et le désespoir mêlé au désarroi. Après de multiples tâtonnements, qui les pousseront comme d’habitude jusqu’à leurs propres limites, ils arriveront à élucider l’énigme avant que le compte (avec le « M » de Marconi) soit complet.

Comme dans les douze autres enquêtes d’Erik Winter, c’est l’écriture lucide et introspective d’Edwardson — en plus, bien sûr, du regard jeté sur le monde par son élégant commissaire — qui séduit encore une fois : peu d’auteurs ont cette sensibilité à fleur de peau et cette conscience aiguë de la transformation profonde du monde dans lequel nous vivons.

Sauf que la dégaine de Winter est de moins en moins fluide. Même qu’il fait preuve ici d’une sorte de « désespoir élégant » qui ne trompe personne et qui s’apparente beaucoup plus au « quiet desperation » chanté par David Gilmour… qu’à Michael Bolton.

Un inestimable cadeau

 

Il n’y a pas vraiment de lien entre Ake Edwardson et John le Carré. Sauf l’élégance, peut-être, et cette petite touche de désespérance qu’implique leur regard sur le monde.

Ce livre touffu racontant des morceaux épars de la vie de David Cornwell — qui se « cache » depuis toujours sous le nom de John le Carré — peut facilement se lire comme un testament. Sauf que le Carré que tout le monde connaît atteint ici le sommet de son art — ce qui est rare dans le cas des vrais testaments, avouons-le — pour nous livrer un témoignage touchant sur ce qu’il appelle « les histoires » de sa vie.

Ceux qui connaissent John le Carré savent déjà à quel point c’est un auteur remarquable ; certains le placent même parmi les écrivains majeurs du XXe siècle. Son élégance, on l’a dit, sa grande culture et son sens aigu de l’observation et du détail font de lui un écrivain raffiné maniant tous les styles avec aisance : La constance du jardinier, L’espion venu du froid, Le chant de la Mission et bien d’autres livres remarquables en sont la preuve la plus évidente. Ici, il a choisi le ton de la confidence pour aborder ce qu’il a fait depuis sa naissance en 1931 jusqu’à tout récemment. Mais disons-le, cela n’a rien d’une autobiographie ordinaire puisque le Carré n’a jamais eu une vie très ordinaire…

Tout le monde sait qu’il fut agent des Services secrets britanniques après la Deuxième Guerre mondiale. Ensuite diplomate, puis professeur d’université et grand voyageur, il est quand même surtout connu pour les dizaines de romans qu’il a écrits et dont quelques-uns sont tout simplement exceptionnels. Il nous raconte tout cela, bien sûr, mais tellement plus ; parfois chronologiquement, souvent pas vraiment, mais toujours passionnément, avec en arrière-fond cette recherche de la vérité sous les apparences qui le caractérise. Avec cette profonde humilité aussi qui est le fait des vrais grands hommes.

En fait, il faudrait pouvoir citer des chapitres complets du livre pour témoigner plus justement de sa profonde connaissance des hommes et des conflits qui les habitent en les définissant souvent. Parler aussi de ses rencontres avec Jean-Paul Kauffmann, Yasser Arafat ou Andreï Sakharov, évoquer la figure étonnante et gigantesque de Ronnie, son escroc de père, ou celle de tous ceux qui font de ce récit un inestimable cadeau. Citons plutôt cette simple phrase placée sur la jaquette du livre : « Du monde secret que j’ai connu jadis, j’ai essayé de faire un théâtre pour les autres mondes que nous habitons. »

Marconi Park

★★★ 1/2

Ake Edwardson, traduit du suédois par Rémi Cassaigne, JC Lattès, Paris, 2016, 393 pages

Le tunnel aux pigeons

★★★ 1/2

John le Carré, traduit de l’anglais par Isabelle Perrin, Seuil, Paris, 2016, 355 pages

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