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Croisade sur les chemins de l’ignorance

Tierno Monénembo tend une perche à ceux qui cherchent la liberté.
Photo: Seyllou Diallo Agence France Presse Tierno Monénembo tend une perche à ceux qui cherchent la liberté.

Tierno Monénembo, prolifique auteur guinéen, est l’un des monuments de la littérature du continent africain. Son oeuvre, plusieurs fois auréolée — notamment du prix Renaudot en 2008 —, soumet ses personnages à l’errance et à l’exil, dans des univers oppressants. Celui qui, à 22 ans, quitta la dictature de son pays pour rejoindre le Sénégal à la marche, sur plus de 150 kilomètres, nous offre aujourd’hui son dernier roman, Bled, récit d’une femme ostracisée qui entreprend une longue fuite à pied.

Le bled, c’est Aïn Guesma, ville algérienne qui, depuis l’arrivée des « barbus de la place des Chameaux », bat au rythme lent et austère de la religion. Ce sont les femmes qui subissent, plus que quiconque, les politiques du nouveau régime : « Il imposa le port du voile et le jeûne. Il jeta les bijoux, le rouge à lèvres et le henné. Il interdit de regarder à travers la fenêtre, d’écouter la musique et de suivre la télé. » C’est dans cet univers terne qu’a grandi Zoubida, narratrice du roman, étouffée dans un nid familial où Papa Hassan et Maman Asma coulent leur existence triste, « par habitude, par flemme, par peur de déranger quelque chose dans le vieil ordre de l’univers ».

Deux rencontres vont troubler sa routine résignée. Celle d’Alfred, découvert presque mort au volant de sa voiture, qui va l’aider à entrevoir un autre monde, ludique et excessif : « Tes dieux sont toujours saouls. C’est par des libations et par la baise que tu accèdes au ciel. Moi, par la prière et le jeûne. » Et puis Salma, nouvelle collègue de classe venue de France, dont l’esprit libre, rebelle, force les ornières de sa nouvelle amie.

Dans la foulée de ses questionnements identitaires, Zoubida fricote avec un Breton, s’attire les foudres des moralistes, puis s’enfuit vers un destin tragique qui va la jeter dans les bras d’un bourreau, puis derrière des barreaux, où, ironiquement, elle va finalement trouver sa liberté.

La langue de Monénembo y est vivante, soutenue par un style qui se refuse aux détours, mais qui peine à nous emporter.

Résiliente devant les épreuves et inspirée par l’altérité, Zoubida rayonne, mais les rencontres qui marquent son parcours semblent parachutées ex nihilo. Le roman se présente ainsi comme un conte qui, au détour de considérations morales et philosophiques, défend la liberté. Certains personnages y sont désincarnés. L’ode à la littérature et à une humanité unie, par-delà les frontières nationales, culturelles et religieuses, est finalement mièvre.

Cela étant, même si l’auteur guinéen entame la fluidité du récit par l’insistance de son commentaire, il nous offre ici un voyage courageux dans un univers bien campé. Tandis que l’étau religieux se referme sur les libertés individuelles, la croisade d’une femme contre la violence ordinaire est inspirante et nous rappelle à tous les possibles. Zoubida, chassée de son passé, soumise à l’insécurité des routes et finalement incarcérée, accède néanmoins à sa souveraineté. Dans cet avenir qui n’appartient encore à personne, Monénembo tend ainsi une perche à ceux qui y cherchent la liberté.

Bled

★★★

Tierno Monénembo, Seuil, Paris, 2016, 199 pages