L’esprit des lieux

L’écrivain sud-africain John Maxwell Coetzee
Photo: Mariusz Kubik Domaine Public L’écrivain sud-africain John Maxwell Coetzee

On le savait engagé, subversif, allégorique, pessimiste, outré par l’asservissement des hommes… En vieillissant, le Nobel de littérature de la cuvée 2003, l’écrivain sud-africain John Maxwell Coetzee, devient aussi de plus en plus nostalgique. Ces Trois histoires (Seuil) courtes donnent d’ailleurs la pleine mesure de cette inclination en laissant la force et la lumière de sa plume caresser l’esprit de lieux que la modernité ou l’ambiguïté finissent par rendre évanescents. L’ensemble est subtilement chagrin, mais reste toujours aussi délicieusement empreint d’espoir.

La mélancolie des espaces bâtis, c’est par La maison d’un écrivain dans la cinquantaine qui s’est installé dans un village de l’Espagne, alors aux prises avec une crise économique, que Coetzee réussit à l’attraper, dans cette nouvelle d’ouverture qui raconte l’étrange rapport que les humains peuvent entretenir avec les choses. « Il veut avoir avec cette maison dans un pays étranger une relation humaine, écrit-il, si absurde que puisse paraître l’idée d’une relation humaine avec de la pierre et du mortier. »

Sensible, lucide et éclairé, c’est avec une grande justesse qu’il sonde ici la part de l’humain dans les objets inanimés, tout en laissant ses mots s’avancer sur la fragile frontière de l’intangible et sur la réelle signification des constructions symboliques qui façonnent aussi le monde, pour le meilleur comme pour le pire, a-t-il établi en 1987 dans En attendant les barbares (1987).

L’immatériel qui incarne le quotidien, les fictions collectives qui orientent les réalités, Coetzee en avait fait d’ailleurs le coeur de son discours de réception du Nobel, qu’il reprend ici dans Lui et son homme, récit à l’assemblage atypique d’une correspondance entre Robinson Crusoé, installé à Bristol, et un homme qui, depuis Londres, lui raconte les ravages de la peste. Le contexte est aussi étrange que singulier, la forme est saisissante, mais ils nourrissent le questionnement de Coetzee sur les apparences, sur ces mondes imaginaires auxquels carbure la création littéraire. « Il lui semble maintenant qu’il n’existe dans le monde qu’une poignée de récits ; et si on interdit aux jeunes de pirater les anciens, il leur faut alors à jamais garder le silence », écrit-il, dans ce livre à la densité paradoxale qui s’abreuve aux marottes de l’auteur de Disgrâce, Au coeur de ce pays et Journal d’une année noire, à commencer par la critique de la quête aveugle de richesse qui détruit autant les terres que l’authenticité.

Coetzee transpose cette préoccupation dans La ferme. La nouvelle relate la visite de la région du Karoo, en Afrique du Sud, en compagnie d’amis américains à qui il va, par l’entremise de son narrateur, exposer le drame du tourisme et de la consommation de masse sur ce territoire rural. Historiquement incarné par ses habitants et leur courage, l’endroit est désormais une zone dédiée à l’aventure safari, l’aventure africaine, gérée à distance par des propriétaires qui n’y habitent même plus. « Tu sembles amer », lui demande son ami. « L’amertume d’un amour déçu. J’aimais ce pays », répond-il. « Il est tombé entre les mains des promoteurs, ils ont changé son aspect, lui ont ravalé la façade et ils l’ont mis sur le marché. » Trois histoires, c’est aussi Coetzee en deux mots : mélancolique et lumineux.

Trois histoires

★★★ 1/2

J. M. Coetzee, traduit de l’anglais par Catherine Lauga du Plessis et Georges Lory, Seuil, Paris, 2016, 70 pages