La mort de Fidel Castro, et après?

«Cuba est une île carcérale où les passions sont muselées, surveillées», indique Yasmina Khadra.
Photo: Joël Saget Agence France-Presse «Cuba est une île carcérale où les passions sont muselées, surveillées», indique Yasmina Khadra.

« Cuba s’est imposé à moi », indique l’écrivain Yasmina Khadra. Un coup de foudre, une collision heureuse : c’est ainsi que cet ex-officier de l’armée algérienne, de son vrai nom Mohammed Moulessehoul, décrit sa rencontre avec Cuba et son peuple.

C’était à l’été 2014. Il venait de terminer l’écriture d’un scénario intitulé Panchito — le film devrait être tourné sous peu à Cuba avec l’acteur américain Forest Whitaker, assure l’auteur.

Yasmina Khadra n’avait jamais mis les pieds à Cuba auparavant. Il tentait entre autres de s’assurer que son histoire de pêcheur cubain à qui la vie ne fait pas de cadeau, dans un petit village perdu de l’île, était plausible.

Un soir, à La Havane, il se retrouve au mythique hôtel Nacional et assiste au spectacle d’un vieux chanteur qui semble faire partie de la légende de l’endroit. Le regard triste de l’artiste cubain intrigue le romancier à l’affût. « Je me suis dit : s’il venait un jour à être éjecté de la scène, qu’adviendrait-il de lui ? »

Dès son retour en France, où il s’est établi avec femme et enfants il y a une quinzaine d’années, peu après avoir révélé l’identité masculine qui se cachait derrière son pseudonyme très féminin, l’auteur des Hirondelles de Kaboul et de L’attentat se met à l’écriture d’un nouveau roman, Dieu n’habite pas La Havane.

Son héros : un chanteur cubain, appelé Don Fuego, qui interprète pour les touristes les classiques du répertoire de l’île. La musique est toute sa vie. Son rêve : mourir un micro à la main. Sauf que le cabaret d’État où il chante depuis plus de 35 ans est soudain cédé à des intérêts privés. À 59 ans, lui qui a sacrifié son couple et ses enfants pour sa carrière, est licencié et se retrouve à la rue. « Il devient un citoyen lambda lâché dans la nature, qui n’a pas de repères », fait remarquer Yasmina Khadra, rencontré il y a quelques jours dans un café parisien.

Don Fuego erre, désespéré, dans la ville qui l’a vu naître. Ex-oiseau de nuit obsédé par les feux de la rampe, il redécouvre la réalité de La Havane au grand jour.

Vision désolante d’un régime qui s’essouffle mais se retient de desserrer son emprise autoritariste. Manque de liberté, pauvreté crasse. Bâtiments décrépis, gens entassés par dizaine dans des logements vétustes. Jeunes qui rêvent encore et toujours de fuir vers l’étranger, au risque de leur vie… « Personne à Cuba ne décide de son sort », fait dire Yasmina Khadra à l’un de ses personnages.

Une île carcérale

« Cuba est ainsi faite, argue l’écrivain. C’est une île carcérale où les passions sont muselées, surveillées. Il y a une telle misère. Il y a une jeunesse extraordinaire, très instruite, mais qui est appelée à se joindre aux fonctionnaires de l’État. Souvent, un marchand à la sauvette s’en sort mieux qu’un médecin ou un ingénieur. C’est un dysfonctionnement outrageant. » La mort récente de Fidel Castro n’y changera rien, du moins à court terme, avance-t-il. « Raúl est toujours en exercice. C’est lui qui gérait le pays et qui continue de le gérer à sa guise. Le régime en place n’est pas près de céder… Beaucoup reste à faire quant à l’émancipation du peuple cubain. »

Tout n’est pas sombre pour autant aux yeux de Yasmina Khadra. « Dans cette île enchanteresse, d’une magnificence cosmique, j’ai été émerveillé par le talent des Cubains, que ce soit dans la musique, la danse, la peinture. Ce qui est rassurant, c’est que ce peuple ne s’est pas dilué dans son désarroi. C’est un peuple qui rêve toujours. Et le rêve est le lieu de toutes les espérances. »

Chaleur, lumière, soleil, mer turquoise, sensualité exacerbée, musique omniprésente… C’est aussi ça, Dieu n’habite pas La Havane. Malgré la sévère critique sociale et politique qui imprime ce roman, un vent de légèreté et d’optimisme règne. Il y a de quoi étonner de la part de cet écrivain de 61 ans traduit dans une quarantaine de langues : jusqu’ici, il avait plutôt dépeint avec fracas la violence qui a cours dans le monde.

Terrorisme et fanatisme religieux

Il a d’abord mis en scène des histoires plutôt inoffensives dans son pays d’origine, sous son vrai nom. Puis, pour se permettre d’être plus critique tout en évitant la censure militaire, il s’est caché dès la fin des années 1980 derrière les deux prénoms de sa femme et a signé une série de polars cyniques, dont l’action se situe dans une Algérie corrompue.

Ensuite, dans les années 1990, en pleine guerre civile algérienne, il s’est beaucoup employé, avec des romans comme Les agneaux du Seigneur et À quoi rêvent les loups, à montrer du doigt les ravages de l’islamisme radical en Algérie.

Tout en continuant au fil des ans à écrire sur sa patrie, il s’est tourné vers ce qui alimentait l’actualité internationale. Il a traité du fanatisme religieux en Afghanistan dans Les hirondelles de Kaboul (2002). Il s’est intéressé au terrorisme en Israël avec L’attentat (2005), adapté au cinéma. Dans Les sirènes de Bagdad (2006), il a mis en scène un jeune bédouin irakien qui pète les plombs sous l’occupation américaine. L’an dernier, il s’est immiscé dans la peau du dictateur libyen Kadhafi avec La dernière nuit du raïs.

On aurait pu attendre de Yasmina Khadra un roman sur les attentats des dernières années en France : Charlie Hebdo, le Bataclan, Nice… Il s’en défend. « Avec Dieu n’habite pas La Havane, j’ai voulu écrire un livre capable de m’éloigner du chahut qui trouble notre quiétude en Occident. Toutes ces histoires de racisme, d’islamophobie, de folie meurtrière, cet appel au sang, à la guerre qu’on voit partout… J’avais besoin de m’en éloigner en écrivant sur un pays où le rêve est encore possible. Parce que sans rêves, on est mort. »

Yasmina Khadra : l’Algérie dans la peau

« Pourquoi je n’ai pas la nationalité française ? Parce que je suis Algérien. J’ai les cheveux frisés, je suis basané de teint, j’ai les yeux noirs : j’ai vraiment le physique afro-maghrébin. Ce n’est pas un bout de papier qui va changer les choses pour moi. Je vais rester Algérien jusqu’au bout. Je sais qu’avec un passeport français, surtout en tant qu’écrivain traduit dans le monde entier, j’aurais plus de facilité à aller aux États-Unis, au Canada ou en Angleterre... Eh bien non. J’ai ma maison en Algérie et je compte retourner vivre là-bas un jour avec ma femme et mes enfants. La France est un pays d’accueil, l’Algérie, c’est mon pays. »

Dieu n’habite pas La Havane

Yasmina Khadra, Julliard, Paris, 2016, 312 pages

1 commentaire
  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 10 décembre 2016 14 h 28

    Derniere phrase sublime (dirait Fabrice Lucchini)

    surtout pour nous québecois, apres une élection ici il est facile compter les morts et les vivants.
    je lirai ce livre en attendant de lire :"Dieu habite-t-il le Québec."