Leloup, en gros caractères pour pas grand-chose

Jean Leloup
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Jean Leloup

C’est la première chose que l’on voit, et ça regarde mal, comme on dit. Ces caractères géants. En combien de points, cette fonte ? À vue de nez, ça permet de doubler le nombre de pages. Et ce qui serait une plaquette devient un livre d’épaisseur conséquente, format biographie. La ficelle est grosse comme un câble de pont suspendu.

La lecture confirme vite la drôle d’impression d’enflure artificielle : cette bio est à peine une bio. C’est une revue de presse déguisée en biographie non autorisée. Quiconque a écrit sur Leloup, quiconque l’a interviewé, d’Alain Brunet à Francine Grimaldi, d’Olivier Robillard-Laveaux à Philippe Rezzonico, nous sommes tous là. Les animateurs de radio et de télé aussi. L’auteur Jacques Lanctôt sait organiser ses citations, on lui concédera ça : de généreux extraits de critique de spectacle en segment-fleuve d’entrevue, le parcours professionnel de Jean Leloup est dûment parcouru.

S’intercalent les lieux et dates, et de la phrase qui meuble. « Il lance des étincelles et allume des feux d’artifice partout où il passe, puis la fièvre s’empare de la foule. » Ce ton-là. Du texte qui glisse au-dessus du sujet, qui ne creuse jamais sous les évidences.

Où est le travail de fond que l’on attend d’une biographie sérieuse ? J’ai cherché en vain les éclairages des témoins qu’il aurait fallu rencontrer, la famille, les amis, les musiciens, les collaborateurs divers. Pas plus un Michel Bélanger patron d’Audiogram que les gars de la Sale Affaire. Quand un James Di Salvio intervient, non sans intérêt, c’est par le truchement d’un papier d’Alexandre Vigneault dans La Presse du 19 juillet 2003.

 

Leloup sans Leloup

Forcément, Leloup ayant joué au chat et à la souris avec les médias, cabotin et fantasque la plupart du temps, candide et transparent à ses bonnes heures, ce qu’il raconte est toujours sujet à caution. Un biographe aurait séparé l’autofiction d’une certaine vérité en conversant des heures durant, et maintes fois, avec l’intéressé.

Mais non, il manque Jean Leloup, justement, dans ce livre, véritable « couteau sans lame auquel il manque le manche », pour citer à mon tour quelqu’un (en l’occurrence le philosophe allemand Georg Christoph Lichtenberg). Lanctôt s’est arrangé sans son sujet, se contentant de rapporter les propos de Leloup par journalistes interposés. C’est peu que de souligner l’absence de regard cohérent, de perspective un peu juste. Un biographe aurait suivi Leloup, l’aurait observé à chaque spectacle d’au moins une tournée, voire plusieurs. Ce qui prend des années. Et de plus petits caractères.

Des motivations de l’homme, ses errances et ses convictions, ses passages à vide et ses triomphes, sur les états de sa tête, nous n’obtenons que la surface des choses. La part connue, médiatisée. On ne le connaît pas mieux qu’avant, on ne sait pas trop ce qu’il fait, ce qu’il vit entre les albums et les spectacles. Pas trace de son écriture — les paroles des chansons —, sans doute le lieu le plus intime qui soit à notre portée. Rien, à part le « long monologue » écrit en réaction à une entrevue menée par Marc Cassivi en 2006, tel que déclamé dans une émission de radio. Avec beaucoup d’espace entre les paragraphes, ça tient en treize pages au milieu du livre, c’est toujours ça de pris.

Navrante occasion ratée, quand même. Leloup nous intéresse tellement, les diverses incarnations du personnage autant que l’homme. Parler des musiques, des influences, du guitariste ? Comprendre mieux le processus créatif ? Rien de tout ça dans cette baudruche en forme de biographie. Rien que des mots gonflés. À trop grossir les caractères, on ne voit plus rien. Sinon qu’il n’y a rien à voir.

Jean Leloup

Jacques Lanctôt, Les Intouchables, Québec, 2016, 238 pages