Le bédéiste Gotlib est parti faire rire l’éternité

Le bédéiste français Marcel Gottlieb, dit Gotlib, cultivait un humour noir, caustique et absurde.
Photo: François Guillot Agence France-Presse Le bédéiste français Marcel Gottlieb, dit Gotlib, cultivait un humour noir, caustique et absurde.

« Des grands à l’origine de la bande dessinée humoristique, Marcel Gotlib était le dernier toujours vivant. Il va falloir maintenant se contenter de ceux qui restent. »

Au téléphone, la voix du bédéiste François Boucq est teintée par l’émotion qui s’installe quand on vient d’apprendre le départ définitif d’un ami.

« On s’était donné rendez-vous la semaine prochaine pour parler de la suite des aventures de Superdupont », personnage mis au monde en 1972 par Gotlib. L’absurdité de son destin, tout comme sa critique loufoque du patriotisme crasse, du racisme et du populisme, est depuis l’an dernier entre les mains de Boucq, sous l’oeil bienveillant de son géniteur, dont la santé déclinante l’empêchait certes de dessiner, mais certainement pas de s’offusquer de la bêtise du monde, de déconner et de trouver la blague qu’il faut pour faire réfléchir. « J’ai bien peur qu’il ne se présente pas au rendez-vous », laisse tomber en riant le bédéiste, joint dimanche par Le Devoir à Lille, en France.

Après avoir fait rire deux générations de bédéphiles en ouvrant dans le 9e art le champ d’un humour noir, caustique et absurde, Marcel Gottlieb, dit Gotlib, père de Gai-Luron, de Pervers Pépère, de Belle-Lurette, de Hamster Jovial, sans oublier le commissaire Bourget, Charolles son adjoint, le professeur Burp, la Coccinelle et Isaac Newton, personnages récurrents de sa série Rubrique-à-brac, a décidé dimanche de les faire pleurer en s’éteignant à l’âge de 82 ans.

Brave et généreux

« Les millions de lecteurs ayant appris à rire dans les pages de la Rubrique-à-brac, des Dingodossiers, ou de Gai-Luron perdent un humoriste fascinant, un dessinateur virtuose, […] qui parvenait à provoquer le rire à la moindre de ses pages, a indiqué dimanche sa maison d’édition, Dargaud, par l’entremise de Facebook. Quiconque aura eu un jour la chance de croiser le “brave et généreux Gotlib”, comme l’appelait René Goscinny, se souviendra avec tendresse d’un homme d’une gentillesse inouïe, au sourire contagieux et à l’humanité parfaite, qui ne se rendit jamais totalement compte de l’admiration sans bornes qu’il suscitait. »

Marcel Gotlib disait de lui même qu’il n’était, sur la branche de la bande dessinée, qu’une « modeste brindille ». Il avouait aussi soigner ses dépressions en plongeant dans l’oeuvre complète du philosophe danois Søren Kierkegaard. « Cette année qui commence sans Bowie et qui finit sans Gotlib ! 2016 a démantelé mon petit coeur », a résumé la jeune bédéiste Pénélope Bagieu sur Twitter.

Faire rire sérieusement

Né à Paris en 1934, d’un père peintre en bâtiment et d’une mère couturière, Marcel Gotlib a révolutionné l’univers de la bande dessinée humoristique à partir de 1962 dans les pages du journal Vaillant, ancêtre de Pif Gadget, avec les aventures du petit Nanar et de Jujube son renard apprivoisé. Chose singulière dans l’environnement littéraire du moment, l’inclination comique de la série tend alors vers le monde des adultes. Le duo sera rejoint aux fils des planches par Piette et Gai-Luron, chien ataraxique que le Droopy de Tex Avery lui a inspiré, et qui rapidement va s’imposer comme personnage principal de sa propre existence.

Sa rencontre avec Goscinny en 1965 à la rédaction de Pilote solidifie les bases de son univers, d’abord avec « Le Gag », une histoire en six planches, qui lui donne son ticket d’entrée dans cette incontournable revue qui façonne alors l’univers de la bande dessinée contemporaine, puis avec les Dingodossiers, antichambre comique de sa Rubrique-à-brac.

Marcel Gotlib considérait Goscinny comme son père, mais il s’en détachera dans la douleur et la rancoeur en 1972 pour lancer L’Écho des savanes avec d’autres jeunes de sa génération, Claire Bretécher et Nikita Mandryka en rupture, tout comme lui, avec le conservatisme des pionniers du courant franco-belge dont le cogéniteur d’Astérix fait partie. Trois ans plus tard, il fonde Fluide glacial, territoire éditorial où son humour souvent impudique, parfois scatologique, va continuer de foisonner. Dimanche, le magazine a d’ailleurs réagi comme il se doit au départ de son fondateur en lançant en ligne un bien senti : « Argh ! Bloody Sunday ! Merde et remerde : Gotlib est mort. »

Un précurseur

« Gotlib a été un grand précurseur », estime Jean-Louis Tripp, coauteur avec Régis Loisel de la série Magasin Général, mais également admirateur du bédéiste qui, dit-il, a guidé sans le savoir son entrée en bande dessinée. « La création de L’Écho des savanes a été le véritable acte fondateur d’une bande dessinée qui pouvait désormais s’adresser à des adultes. Dans ses planches, Gotlib y maniait l’humour en abordant des thèmes sérieux, comme la psychanalyse ou la religion… Pour l’adolescent que j’étais, c’était un véritable choc de découvrir qu’on pouvait faire des choses comme ça », a-t-il indiqué dimanche en entrevue au Devoir.

Marcel Gotlib a cessé de dessiner sur une base régulière au milieu des années 80, estimant avoir été épuisé par trop d’années passées 10 heures par jour à sa table à dessin à donner vie et corps à un univers graphique unique, porteur d’idées corrosives et de critiques acerbes.

« Je n’ai pas arrêté de me raconter, surtout dans Rubrique-à-brac, mais toujours avec recul et dérision, a-t-il avoué en 2014 dans les pages du magazine L’Express. Ça m’amuse de me dessiner sur un piédestal. Je me grandis parce que je ne suis pas grand-chose ».

Pas grand-chose ? Étienne Davodeau, auteur du récit documentaire Les ignorants et du diptyque Lulu, femme nue, n’est pas d’accord, lui qui, en vacances dans sur la côte landaise en 1980, a reçu cette Rubrique comme une « déflagration » dans son imaginaire. « Entre auteurs de bande dessinée, la coutume est au tutoiement, a-t-il expliqué sur sa page Facebook dimanche. Face à Monsieur Marcel Gotlib, j’ai toujours hésité. »

Jean-Louis Tripp ajoute : « J’ai fait mon apprentissage du dessin en m’appliquant à copier ou à imiter, aussi bien que je le pouvais, mes Maîtres : Pratt, Moebius et Gotlib. Une de mes premières bandes dessinées était d’ailleurs intitulée : Le jour où j’irai chez Marcel. C’est dire. »

La fatalité d’une condition humaine dont Gotlib s’est tant amusé vient toutefois de modifier radicalement la perspective d’une telle visite. Le père de Momo le morbaque, de Gai-Luron et des autres ayant décidé dimanche de changer d’adresse.

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