La douleur sauvage d’être un homme

«J’ai exploré le sentiment de guérison et le pouvoir compassionnel de la littérature», dit Frédéric Boyer
Photo: Hélène Bamberger P.O.L «J’ai exploré le sentiment de guérison et le pouvoir compassionnel de la littérature», dit Frédéric Boyer

Récit, essai, roman ? Yeux noirs est tout cela. L’ouvrage raconte un souvenir d’enfance, marqué par un mystère qui s’est épaissi avec le temps au lieu de se simplifier. À qui appartiennent ces yeux noirs ? Le narrateur s’interroge, en dégageant leur empreinte lors d’une initiation sexuelle forcée.

Frédéric Boyer brosse alors le portrait d’une enseignante peu soucieuse d’éthique, imposant tel un venin son corps et sa sexualité. Que s’est-il passé au juste ? Les traces d’une expérience première se révèlent dans la confession, éclairée par la fréquentation de saint Augustin que Boyer a traduit. Deux ouvrages, parus en 2015, jalonnent sa conscience : Quelle terreur en nous ne veut pas finir ?, essai sur le mal, et Kâmasûtra, essai sur ce grand texte indien où il est question de réguler les passions de l’amour charnel. Ils convergent dans Yeux noirs.

D’où vient cette quête de sens ? « Mon parcours d’écrivain a commencé par une thèse de littérature comparée, intitulée Comprendre et compatir, qui portait sur l’herméneutique du récit. Que nous apporte la narration ? J’ai exploré le sentiment de guérison et le pouvoir compassionnel de la littérature », a-t-il expliqué lors d’une entrevue accordée il y a quelques jours au Devoir à l’occasion du Salon du livre de Montréal. Dès 1991, La consolation inscrivait son raffinement d’écriture dans une longue tradition littéraire. Il a signé depuis une quarantaine de livres, romans, essais, poèmes, théâtre, accueillis par l’éditeur P.O.L., soucieux des perspectives larges d’une production littéraire marquée par la durée.

L’audace d’écrire

À la suite des événements tragiques survenus à Charlie Hebdo l’an dernier, Boyer a été invité par Le Monde à réagir. Il y donne un poème négatif de résistance à la violence : « Je ne renoncerai pas à aimer ce que j’aime. […] Je ne renoncerai pas à écrire. Je ne renoncerai pas au peu que nous sommes. Je ne renoncerai pas au langage. Je ne renoncerai pas au doute. Je ne renoncerai pas au désespoir. Je ne renoncerai pas à la sauvage douleur d’être un homme. » Cet impératif éthique se retrouve dans Yeux noirs, où il fait des liens entre la violence et l’amour.

Comment faire obstacle à la violence d’autrui si on la retrouve en soi ? Il dit clairement : « En éprouvant les ressources de l’acte littéraire. C’est ce que je considère dans mes traductions, puisque j’ai beaucoup traduit sans que ce soit mon métier. Cet acte poétique essaie d’éprouver la capacité d’une langue, d’un récit, d’une écriture à ressaisir quelque chose de l’autre. Les langues anciennes sont l’occasion de m’approprier ces textes, comme un acte d’amour, de gratitude et de compassion. »

Aux Assises du roman tenues à Lyon en 2015, il a témoigné sur « le scandale de la vérité » du monde actuel. Il explique ce regard du témoin : « La position du témoin est engagée et engageante. J’ai écrit autrefois pour essayer d’humaniser les prisons. J’ai continué à témoigner en tant qu’écrivain de ma relation à l’existence. Voyez ce scandale qui concerne les personnes fugitives qui meurent chaque semaine en Méditerranée. La génération suivante ne comprendra pas ce qui s’est passé, ce chantage de la terreur. Interrogeons-nous sur cette terreur dont l’autre est l’objet. »

Au lac intérieur

Dans Yeux noirs, l’écriture autobiographique révèle une éducation sexuelle forcée, où le féminin est mortifère, sauvage. Inversement, la passivité masculine, aux prises avec des images idéales et des interdits levés pêle-mêle, laisse un « sentiment mélancolique et délicieux de doubler la mise » lorsqu’il s’agit d’aimer.

Romantique ? Il ne reniera pas ce terme. Des résonances nervaliennes font en effet entrer le lecteur dans l’obscur regard perdu. La solitude de l’enfant, jamais totalement disparue, s’y ravive : « Je me perdais dans une forme d’émerveillement constamment contrarié », dit le narrateur, tandis que l’écrivain nomme « lac » cet état de fragilité des mots. Il commente : « Il y a un courage littéraire à essayer de comprendre la violence, à cerner ce qu’on ne peut pas raconter. C’est le travail de la littérature d’élucider le mystère. Ce qu’a fait Dostoïevski, comprendre le mal pour le guérir. »

Dans la trouée de l’oeil noir, l’énergie du vivant surgit alors du récit d’enfance, « pour se poursuivre longtemps après que nous l’avons quittée ». Par un troublant engouffrement dans cette quête de l’altérité, ce livre approfondit la relation amoureuse, érotique et existentielle, pour donner à l’expérience sensible une dimension nourricière.

Yeux noirs

Frédéric Boyer, P.O.L, Paris, 2016, 208 pages