L’écriture à l’encre de son sang

Voix forte de ce collectif, Natasha Kanapé Fontaine laisse sa narratrice parler à l’homme qui vient de la quitter, sur fond d’injustice et de mal de vivre.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Voix forte de ce collectif, Natasha Kanapé Fontaine laisse sa narratrice parler à l’homme qui vient de la quitter, sur fond d’injustice et de mal de vivre.

Vieux ou jeunes, hommes ou femmes, Innus, Hurons-Wendats ou Métis, les dix auteurs d’Amun (qui signifie « rassemblement » en innu) ont tous en commun leurs racines autochtones. Ils partagent également la particularité non négligeable d’écrire en français.

Et ils écrivent aussi tous un peu avec leur sang : leurs histoires font résonner des drames intimes et une mémoire malmenée par des siècles d’oppression — qui prennent souvent la forme de luttes contre l’alcool et la drogue. Certaines voix, plus fortes, se détachent du lot.

Comme dans J’ai brûlé toutes les lettres de mon prénom, où la narratrice de Natasha Kanapé Fontaine s’adresse à un homme qui vient de la quitter, sur fond d’injustice en héritage et de profond mal de vivre de son peuple. « On boit sans fond toute ce qu’on peut boire. Notre soif infinie est semblable à la douleur intérieure qui traverse les générations et les siècles. Toi et moi, à nous deux, ça serait une folle combinaison de tous ces viols, de ces dépossessions et de ces hurlements que nous portons tous les deux dans notre ADN. » Poète, comédienne, porte-parole de la branche québécoise du mouvement Idle No More, la jeune Innue de Pessamit signait récemment avec Deni Ellis Béchard Kuei je te salue (Écosociété), un dialogue sur le racisme.

Une jeune femme se réveille dans une sorte de grotte après un accident de motoneige, confrontée à une créature fantastique qui semble tout droit sortie de la mythologie innue (Memekueshu, de Mélissa Mollen Dupuis). Pendant un congrès spirituel amérindien organisé en Arizona, un chamane du Dakota du Sud s’éprend d’une Métisse crie du Québec (Le chamane Lakota, de Virginia Pésémapéo Bordeleau).

Dans Neka de Naomi Fontaine, hommage beau et sensible, une jeune femme se rappelle son enfance à Sept-Îles, la foi protestante et le courage de sa mère célibataire qui avait quitté la réserve autochtone avant de faire un retour aux études. Unique survivant d’un massacre, le narrateur-fantôme huron-wendat d’Un coup de tomahawk de Jean Sioui pleure sur les déboires de son peuple pris en cette fin de XVIIe siècle entre les feux des Français et des Iroquois.

Dans Où es-tu ?, Michel Jean (qui est à l’origine de ce collectif d’auteurs amérindiens) prête sa voix à une jeune Innue qui vient d’accoucher et qui s’adresse à son homme disparu. Parti à la chasse depuis trois jours, celui-ci n’est pas revenu à leur campement d’hiver près de la rivière Péribonka. Avec Mitatamun (Regret), Maya Cousineau-Mollen aborde l’amour au temps des sites de rencontres. Une jeune Innue de la Côte-Nord s’est fait tatouer sur la nuque un code à barres accompagné de son numéro de bande. À ses yeux, « être une Indienne dans ce pays, c’est un peu comme être un prisonnier au pen ». Plus optimiste mais tout aussi lucide, Joséphine Bacon, la doyenne du groupe, raconte la fugue d’une jeune Innue qui décide de remonter la 138 et d’aller voir si la misère a un goût différent à Montréal (Nashtash va à la ville).

L’une après l’autre, les courtes fictions d’Amun en viennent sans surprise à former un constat plutôt sombre des rapports hommes-femmes. Une réalité qui a pour effet de mettre en relief la force des femmes — elles signent d’ailleurs sept des dix nouvelles inédites du recueil. Rien ici de renversant sur le plan littéraire, sans doute, mais une prise de parole aussi rare que nécessaire.

Amun

★★★

Collectif, dirigé par Michel Jean, Stanké, Montréal, 2016, 166 pages

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