Regards sur la prostitution à Montréal au XIXe siècle

Le livre de Mary Anne Poutanen montre des femmes, des épouses, des sœurs qui vont au marché et ont des relations sociales normales : elles prennent part à la société montréalaise.
Photo: Philippe Du Berger Creative Commons Le livre de Mary Anne Poutanen montre des femmes, des épouses, des sœurs qui vont au marché et ont des relations sociales normales : elles prennent part à la société montréalaise.

Pour ses travaux pionniers sur la prostitution des femmes dans le Montréal du XIXe siècle, l’historienne Mary Anne Poutanen vient de remporter le prix Lionel-Groulx, un des plus importants du genre. « Je ne savais même pas que j’étais en nomination. Beyond Brutal Passions n’est pas traduit encore en français. Nous cherchons un éditeur. Mais des prix que j’ai remportés dans ma carrière, c’est vraiment celui qui me fait le plus plaisir : c’est un prix québécois pour un sujet québécois. »

On a beaucoup écrit sur les prostituées au fil du temps, mais presque rien sur la prostitution à Montréal au début du XIXe siècle. Elle y est pourtant florissante. En 1842, la ville compte 40 400 habitants. L’historienne a trouvé 2000 femmes qui ont laissé des traces d’une manière ou d’une autre pour des activités publiques liées au commerce de leur sexualité. Mais ce n’est certainement pas ce qui fait l’intérêt des travaux de Mary Anne Poutanen, qui s’intéresse par ailleurs aux tavernes, à l’alcool et à la place des femmes dans un monde en mutation au XIXe siècle.

« Écrire à propos de la prostitution est une industrie », explique d’entrée de jeu en entrevue à son bureau de l’Université McGill. « Je voulais faire quelque chose de tout à fait différent. Je voulais trouver la voix des femmes, leur donner la parole, ce qui est très difficile. J’ai examiné les archives judiciaires, les journaux, tous les documents qui traitent de près ou de loin d’elles. »

Son travail nous donne à voir bien d’autres choses que des images figées de prostituées. Voici devant nous des femmes, des épouses, des soeurs. Elles vont au marché. Elles ont des relations sociales. Elles fréquentent l’Église. Elles utilisent aussi le cadre juridique pour faire valoir leurs droits. Elles appartiennent tout à fait à leur société, au-delà de l’image de marginales qu’on accole pour des motifs moraux à la prostitution.

« La réalité est que les hommes et les femmes ont des rapports sexuels. Cela ne tient pas à leur classe sociale. C’est un stéréotype de le croire. Le sexe compte dans un couple et en société, hier comme aujourd’hui. Cela reste important de tout temps, malgré les discours qui défendent une vision négative de la sexualité et de la libido. Même l’univers victorien n’étouffe pas la sexualité. »

Stratégie de survie

Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir L’historienne Mary Anne Poutanen a trouvé quelque 200 femmes ayant laissé des traces d’activités publiques liées au commerce du sexe au XIXe siècle.

La grande majorité des femmes qui pratiquent la prostitution dans le Montréal de l’époque sont d’origine irlandaise. « C’est avant la grande vague d’immigration irlandaise à cause de la famine. Mais il se trouve déjà beaucoup d’Irlandais ici. Ce n’est d’ailleurs pas différent en Ontario : on trouve beaucoup d’Irlandaises parmi les péripatéticiennes arrêtées. Pourquoi ? Elles arrivent avec peu de ressources. Que faire ? C’est la question de la survie qui joue. Elles peuvent devenir servantes. Mais pas toutes. »

La prostitution pour ces femmes correspond à une stratégie temporaire de survie. « Les femmes choisissent la prostitution pour différentes raisons. Elles doivent manger et se loger. Ce n’est pas strictement à cause de la pauvreté d’ailleurs. En étudiant de près la prostitution, on se rend compte que les couches d’explication sont multiples. C’est une erreur de seulement considérer les femmes comme des victimes, selon des préceptes moraux. L’affaire est plus compliquée. »

Mary Anne Poutanen observe que, pour une petite portion de femmes, il s’agit de s’assurer de l’indépendance économique. « Ce sont des femmes qui s’habillent bien, qu’on voit en ville se déplacer sur de jolies carrioles. » Pour d’autres, il faut subvenir aux besoins de la famille, remplacer les revenus par exemple d’un mari malade ou tout simplement mort. Certaines exercent le commerce de leur corps à leur domicile familial, comme en témoignent des documents.

« Il y a beaucoup de plaintes, mais peu de poursuites. Ce sont des voisins souvent qui portent plainte. Il s’agit, je crois, d’une stratégie puisque cela coûte un peu d’argent pour s’engager dans un processus judiciaire. Par la plainte, on établit une stratégie qui permet de renégocier l’espace social. Tout est stratégie là-dedans. On sait qu’il existe des bordels. Mais on peut aussi vouloir indiquer qu’on n’apprécie pas que certaines personnes s’y trouvent. Quand une voisine porte plainte contre un bordel qui n’est pas forcément situé à côté de chez elle, cela peut indiquer que de l’argent quitte le domicile familial… »

La sexualité échappe en bonne partie à l’idéologie, explique l’historienne. « Il existe un discours des élites, un discours moral sur la sexualité envisagée comme devant être disciplinée. Dans les faits, des hommes de toutes les classes sociales se retrouvent dans les bordels pour satisfaire leurs besoins ! »

En étudiant de près la prostitution, on se rend compte que les couches d’explication sont multiples. C’est une erreur de seulement considérer les femmes comme des victimes, selon des préceptes moraux. L’affaire est plus compliquée. 

 

Cette période correspond aussi à un moment où la bourgeoisie, celle qui sera bientôt propriétaire des usines, tente d’établir l’idée de la respectabilité : ne pas boire, exercer un contrôle sur soi, se maîtriser. « Ces idées qui nous apparaissent communes aujourd’hui suscitent beaucoup de résistance alors dans les classes populaires. »

Les relations avec la police sont par ailleurs complexes. « Les femmes qui sont dans la rue et les policiers occupent le même espace. Ils se connaissent. Beaucoup de policiers arrêtent des femmes parce qu’elles risquent de mourir d’hypothermie. D’ailleurs, celles-ci font des gestes précis pour se retrouver en prison afin de se loger. Il est vrai par ailleurs que d’autres sortent de prison en plein hiver et meurent de froid. Mais lorsqu’elles sont libérées en février, elles reviennent d’ordinaire en prison deux jours plus tard. »

Le cas de Mary Ann Green est à cet égard éloquent. Entre le début des années 1830 et 1842, elle est arrêtée 31 fois. Mais la plupart des femmes ne le sont qu’une fois ou deux. « Les règles ne sont pas aussi rigides qu’on pourrait le croire. Par exemple, les femmes arrêtées dont on sait pertinemment qu’elles vont mourir, on leur offre de l’alcool pour adoucir leurs derniers moments. »

Il existe alors des bordels et des prostituées dans tous les secteurs de Montréal, mais surtout près des centres de commerce, les marchés publics, les baraquements militaires. « Dans le Vieux-Montréal, on trouve un bordel connu à côté d’une maison qui est la propriété d’un juge. »

La décennie des années 1830 est marquée par la montée d’une insatisfaction politique qui culmine avec les élans révolutionnaires de 1837-1838. « Durant cette période, on va engager plus de policiers. On a peur. On surveille les tavernes, les lieux où il peut y avoir des échanges. Évidemment, avec plus de policiers, il y aura plus d’arrestations. » On pourrait croire que le nombre de délits augmente bien qu’il s’agisse d’une erreur de perspective encore commune encore aujourd’hui. « Quand après l’écrasement des rébellions le nombre de policiers diminue, le nombre d’arrestations diminue aussi. Il y a vraiment souvent un problème de perspective avec la place de la prostitution ! »

Beyond Brutal Passions. Prostitution in Early Nineteenth-Century Montreal

Mary Anne Poutanen, McGill-Queen’s University Press, Montréal, 2015, 432 pages


 
1 commentaire
  • Johanne St-Amour - Inscrite 28 novembre 2016 10 h 08

    Une vision romantique de la prostitution?

    Kajsa Ekis Ekma, journaliste et féministe militante suédoise, affirmait il y a quelques temps qu’en Suède la prostitution n’est plus un enjeu de société. Le modèle nordique étant ancré dans les mœurs depuis bientôt 20 ans, les hommes ont compris que c’était un acte de domination et une violence faite aux femmes.

    Cet article de Jean-François Nadeau nous présente un côté prétendument «glamour» de la prostitution. Mary Anne Poutanen parle d'un portrait «humain» des femmes. En les montrant aussi dans leurs rôles de mère, d’épouse ou de sœur, il concourt à montrer une vision «romantique» de la prostitution.

    Cette affirmation est appuyée par les «nécessaires besoins» de sexualité des hommes tout en décriant un jugement moral de la prostitution ! Quels clichés!

    Alors qu’en Suède on insiste pour dire que l’égalité entre les femmes et les hommes passe par l’abolition de la prostitution, il y a encore ici au Québec, des universitaires qui tentent de nous faire croire que décrier la prostitution est «moral», alors qu’il est surtout un problème de société. Donc faudrait-il répondre à tous les «désirs» des hommes et avoir une vision «sympathique» des femmes qu’on prostitue!

    Mary Anne Poutanen, historienne, a peut-être reçu un prix, mais elle semble aussi traiter la question de façon inconséquente et insouciante. Déjà le titre, Beyond Brutal passions fait tiquer. Cela me fait penser au titre du film «L’amour qui tue» de Joël Bertomeu qui présentait des conjoints ayant tué leurs femmes, alors qu’on sait très bien qu’un meurtre n’a rien à voir avec l’amour!