Péril noir sur le Saint-Laurent

Dans les romans de Marie-Ève Sévigny et Daniel Lessard, le danger n’est jamais très loin des rives du Saint-Laurent.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Dans les romans de Marie-Ève Sévigny et Daniel Lessard, le danger n’est jamais très loin des rives du Saint-Laurent.

Le thriller écologique prend du galon. Pas étonnant quand la planète agonise et que personne ne bouge ! Deux nouvelles parutions québécoises viennent apporter de l’eau au moulin en situant leur intrigue le long des berges ravagées du Saint-Laurent. Le premier, signé Daniel Lessard — oui, le Daniel Lessard que l’on voit à l’antenne de Radio-Canada —, se déroule en 2018. Le second ? En 2020, alors que Marie-Ève Sévigny nous raconte une histoire de corruption sur fond de pipeline qui fuit à répétition.

Sans terre prend pour décor une ferme maraîchère de l’île d’Orléans et le village de Beaumont, en face, où est installée une station de pompage de l’oléoduc qui traverse le Québec. Dans ce futur rapproché, Marie-Ève Sévigny met en scène des protestataires écologistes, mais surtout des politiciens véreux pas très éloignés de notre présent. Le Québec est à vendre au plus offrant. Il est question de fraude généralisée, de révolte, de groupuscules d’activistes et d’exploitation des travailleurs étrangers. Le portrait est sombre, mais tout à fait crédible.

Tout tourne autour du personnage flamboyant de Gabrielle Rochefort, écologiste militante, ex-biologiste, et d’un policier à la retraite, dénommé Chef, qui en est éperdument amoureux. Tous deux sont extrêmement critiques envers ce que sont devenues « la chose publique » et l’indifférence de la population infantilisée par les hommes politiques et les médias.

L’écriture de Marie-Ève Sévigny est remarquablement efficace et fluide ; elle s’incarne dans un scénario à voies multiples et des personnages vivants qui se tiennent tout au long du livre. C’est précisément ce qui rend son récit si vrai qu’on en a des sueurs dans le dos.

Scénario catastrophe

Le livre de Daniel Lessard, lui, nous amène aussi le long des berges du fleuve. Cette fois-ci, nous sommes en 2018 à l’Anse-aux-Sarcelles, près de Montmagny, et un groupe de « terroristes écologiques » vient de faire sauter une barque contenant 500 litres de pétrole au milieu du fleuve : la cellule Sauvons le Saint-Laurent vient d’apparaître sur le radar. Rapidement, tout dégénère et les attentats en tous genres se multiplient.

Comme le FLQ des années 1970, les terroristes savent utiliser les médias, les nouveaux comme les anciens. Les communiqués, les menaces et les reportages s’additionnent. L’escalade débouche sur une crise majeure impliquant un pétrolier géant. Le scénario est ici d’un réalisme important, même si Daniel Lessard en rajoute en faisant intervenir une filière djihadiste et surtout un commando qui va intervenir sur le modèle du Raid d’Entebbe, cette opération miliaire menée en 1976 contre les preneurs d’otages du vol Tel-Aviv–Paris. Mais quand l’histoire se tient, on est prêt à tout prendre…

En fait, ce n’est pas là que le bât blesse. C’est plutôt dans la définition trop sommaire des personnages, qui ne sont là que pour jouer un rôle ; seules deux figures féminines — une biologiste alarmée et une journaliste allumée — se démarquent et réussissent presque à nous faire croire qu’elles existent. Même s’il arrive à nous faire vibrer en décrivant la faune des rives du fleuve, Lessard est d’abord un scénariste. Il n’y aurait d’ailleurs rien d’étonnant à ce qu’un producteur américain achète les droits de son histoire pour en faire un grand film à succès bourré d’effets spéciaux…

Sans terre

Marie-Ève Sévigny, Héliotrope-Noir, Montréal, 2016, 272 pages. Aussi: «Péril sur le fleuve», Daniel Lessard, Éditions Pierre Tisseyre, Montréal, 2016, 224 pages.