Dans l’angoisse de la procédurite

Antoine Brea pose un récit noir et étouffant à l’écriture suavement surannée.
Photo: Justine Latour Le Quartanier Antoine Brea pose un récit noir et étouffant à l’écriture suavement surannée.

Dans les tranchées d’un système judiciaire radicalement moins glamour que ce que suggèrent la télévision et le cinéma, le narrateur de Récit d’un avocat mène sa petite entreprise, qui ne connaît tristement aucune crise. « J’avais signé un contrat de collaboration avec un cabinet d’avocats parisien, où il était apparu vite cependant que me seraient toujours déléguées les affaires les plus modiques, les plus embarrassées, les plus désespérantes », regrette l’homme, se résignant peu à peu à son sort.

La proposition de Madame H., une magistrate du troisième âge rencontrée alors qu’il travaille à la Commission des recours des réfugiés, l’arrache contre toute attente à sa torpeur, malgré les rapports tendus qu’il entretient avec la vie. Sa mission : venir en aide à un détenu d’origine kurde avec qui la dame alimente depuis plusieurs années une correspondance.

Ahmet A. a été condamné à trente années derrière les barreaux pour l’assassinat sordide, inexpliqué et inexplicable, d’une jeune Alsacienne, morte brûlée. « Les époux C., qui l’avaient secourue, avaient déclaré plus tard que le corps de la jeune femme était si empourpré que l’espace d’un instant ils l’avaient crue vêtue. » Le meurtrier s’est depuis comporté en parfait prisonnier, mais risque beaucoup si la peine de déportation qui l’attend à la fin de son incarcération n’est pas révisée. En Turquie, un comité d’accueil lui préparerait une violente fête.

Après une série infructueuse de plaidoyers et de représentations avec laquelle compatirait Sisyphe, l’avocat est peu à peu aspiré par une situation aux tentacules dont il peine d’abord à mesurer l’étendue. Ahmet A. aurait des liens avec le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) qui, au nord de la Syrie, lutte face au groupe armé État islamique pour le contrôle du territoire. Au temps du terrorisme, la géopolitique est toujours plus complexe qu’elle n’y paraît. Le sang versé au Moyen-Orient se répand parfois jusqu’en Europe.

Absurdités plurielles

Roman noir et étouffant à l’écriture suavement surannée, le cinquième livre d’Antoine Brea à paraître à l’enseigne du Quartanier resserre peu à peu son étau autour d’un narrateur incapable d’agir autrement qu’en se laissant porter par les événements. Aux conventions d’un genre où les assoiffés de justice règnent, l’écrivain français oppose un héros velléitaire, en proie à de fréquentes crises de panique. L’absurdité de l’existence et celle d’un fonctionnariat aveugle s’emboîtent ici jusqu’à se confondre.

En préférant au psychologisme une description volontairement accablante des procédures que doit traverser son personnage principal, Antoine Brea éreinte en filigrane un système judiciaire insensible aux conséquences parfois graves de ses décisions. « Les sociétés ont les criminels qu’elles méritent », observait en son temps Lacassagne. « Se doutait-il que la corporation des criminels peut être assez large pour englober ceux qui les jugent ? » s’interroge son alter ego dans un accès de lucidité.

La force de ce regard d’un cynisme refusant salutairement de se donner en spectacle (c’eût été trop facile) réside pourtant moins dans la justesse de ce commentaire que dans l’angoissant portrait qu’il trace d’un Occident s’entêtant toujours, face au mal, à désigner les mêmes coupables. Que l’avocat désenchanté choisisse la solitude plutôt que la paranoïa apparaît presque, à la lumière de ce douloureux constat, comme une décision raisonnable.

Récit d’un avocat

Antoine Brea, Le Quartanier, Montréal, 2016, 120 pages