Trajectoire humaine en courbe

Catherine Cusset donne à son roman des allures de laboratoire social.
Photo: Joel Saget Agence France-Presse Catherine Cusset donne à son roman des allures de laboratoire social.

Douzième roman de Catherine Cusset paru chez Gallimard, L’autre qu’on adorait fait l’unanimité. Son écriture claire et rythmée vous emporte au gré de la carrière et des amours d’un Parisien doué, Thomas, parti vivre et enseigner aux États-Unis. Sous le regard bienveillant de sa meilleure amie, Catherine, il est à la fois unique et exemplaire. Ses réussites et ses échecs couvrent un roman aux allures de laboratoire social.

Catherine s’adresse à Thomas. Dans cette narration surprenante, rédigée à la première et à la seconde personne, on apprend au début qu’il s’est suicidé. Dès lors, on assiste à un film très rythmé. Voici le militant qui étudie à Paris dans les années 1980, puis le boursier à l’Université Columbia de New York, où il se destine à une brillante carrière. À condition, bien sûr, qu’il joue le jeu.

Thomas a quitté le monde sélectif et normé des concours d’État français. Aux États-Unis, il s’est vite senti bien. Il a excellé. En découvrant ses grandes villes, il vit des amours délicieuses. Cusset nous brosse de délicats portraits de femmes — photographe, musicienne, étudiante, collègue, amie, de diverses origines. Thomas travaille, mais pas assez ; il sait ce qu’il doit faire, mais il ne le peut pas. Il se déçoit lui-même, se culpabilise, et sa vie finit par lui échapper.

Dans les rouages sociaux

Catherine Cusset croise le sensible et le politique. Universitaire elle-même, résidant à New York, elle décrit les rouages sociaux de l’Amérique, tout en démêlant la part affective de son personnage, ce tout qui grince. Son doigté est là, dans la distance amicale, perspicace et tendre d’une vérité humaine qui n’est ni artificielle ni plaquée.

Sans schématiser la comparaison entre la France et les États-Unis, elle en souligne les qualités respectives : d’une part, la culture parisienne unique, l’art d’y vivre et d’aimer ; d’autre part, l’accessibilité américaine au savoir, le dynamisme des relations humaines, l’American way of life. Et elle en trace les revers : d’un côté, l’exiguïté et l’inconfort des lieux, la stratification sociale complexe ; de l’autre, la compétition irréversible, l’ennui profond des petites villes.

Thomas s’est intégré, comme on dit, à son pays d’adoption. Ce spécialiste du cinéma constate qu’une compétition implacable conditionne la réussite professionnelle dans les milieux intellectuels, parfois mesquins. Quelque chose le retient. Paris ? Son passé ? Un fond mélancolique ? Ou simplement le refus de se conformer à la médiocrité ? Tout est montré, rien démontré.

L’art du roman

Les passages les plus réussis entremêlent culture musicale, artistique et littéraire, comme pour pallier les manques de Thomas. L’amour à distance et l’instantanéité de la connaissance par les voyages creusent l’écart avec ceux qui ne bougent pas, sans que le bonheur s’installe.

Les métropoles absorbent et dévorent les intelligences, discrètement mais sûrement. Cusset en donne un paysage soutenu et continu, mais douloureux. Des hauts lieux de la culture new-yorkaise, des campus de Yale au Connecticut, de Richmond en Virginie, de Reed en Oregon, de Salt Lake City en Utah, tout cela colle avec les références à Proust : les identités croisées ne peuvent être jouées sans un meurtre de la psyché profonde.

L’autre qu’on adorait est donc une fresque sociale. Les ratés de Thomas font oublier ceux de la politique qui participe à l’exaltation générale. Époques Clinton, Bush, Obama, « Tu ratisses large », dit Catherine en évoquant les passions de Thomas, pointant son fragile édifice intérieur.

L’angoisse viendra à bout du personnage. Il a beau protester contre le roman de Catherine, dans lequel il refuse de se reconnaître. On finit par y nommer sa bipolarité, question d’époque, et par rejoindre les Van Gogh, Dickens, Hemingway, Schumann, Cobain, Pollock, Munch, Woolf et Plath qui en souffraient aussi. L’Amérique redevient étrangère à Thomas, de plus en plus seul, qui comprend que, dans un pays ou dans l’autre, la machine sociale n’est pas faite pour lui et qu’il finira dans la rue.

L’autre qu’on adorait

Catherine Cusset, Gallimard, Paris, 2016, 295 pages