Autopsie du flâneur en terrain balisé

En racontant le plaisir de goûter la brise sur un banc de parc, certains de ces «moments de parcs» sont de purs bonheurs auxquels il est agréable de s’exposer.
Photo: Patrick Sanfaçon Le Devoir En racontant le plaisir de goûter la brise sur un banc de parc, certains de ces «moments de parcs» sont de purs bonheurs auxquels il est agréable de s’exposer.

Après avoir promené son regard observateur sur la vie animée des ruelles et des cafés de Montréal, ce dont il a parlé dans ses deux livres précédents, c’est maintenant vers les parcs de la métropole que l’auteur et ancien professeur de littérature André Carpentier tourne son attention. La démarche est encore une fois celle du flâneur attentif au monde qui l’entoure. Il explique d’entrée de jeu sa volonté « d’écrire sans plan sur l’expérience de juste être là, parmi d’autres, […] de manière à saisir des extraits du sous-texte des choses humaines ».

S’ouvre ainsi un récit fait d’observations sur les parcs de Montréal et sur les gens qui les fréquentent, de brèves rencontres et d’une simple présence attentive à soi et aux autres. « C’est dans la marche flâneuse que se consolide le mieux ma paix intérieure », écrit Carpentier, et « à cette fuite perpétuelle qu’est le présent, je préfère la présence ». Choix d’une certaine façon de vivre, donc, et projet littéraire à la fois, car il ne lui suffit pas de traquer la vie dans les parcs, il lui faut aussi décrire l’essence des choses et des gens observés, « comme si, pour [lui], voir en mots signifiait voir plus et mieux et même enfin voir vraiment ! » en trouvant « le langage des choses ».

Certains de ces « moments de parcs » sont de purs bonheurs auxquels on est ravi d’être conviés, qui disent par exemple le plaisir de goûter la brise sur un banc et de « laisser venir jusqu’à soi la lanterne de quelques étoiles furtives » ; qui évoquent « un parc à la Bruegel, avec de la neige et des petits personnages arrondis par leurs manteaux », ou ce couple âgé qui arrive dans un parc aux premiers jours du printemps « avec autant de jubilation que s’il débarquait en Floride pour l’hiver ». La langue est belle, émaillée de ces mots surprenants dont Carpentier a le secret, avec ses automnes « soleilleux » et ses arbres qui « se défeuillent ».


Figure pauvre de l’imaginaire

L’un des mérites du livre est qu’il vient inscrire bellement les parcs dans le paysage littéraire québécois, où Carpentier s’étonne de leur sous-représentation, « comme si les parcs figuraient à titre de parents pauvres dans notre imaginaire montréalais ». On regrette par contre que les parcs évoqués demeurent largement anonymes. Même si certaines descriptions permettent au lecteur d’en reconnaître quelques-uns, ils ne sont jamais nommés, ce qui est un peu surprenant puisque Carpentier dit lui-même que chaque parc a son âme propre. Les nommer leur aurait donné davantage de poids et de vie réelle.

Le narrateur aurait aussi pu se manifester davantage. Moments de parcs comporte des réflexions sur les étapes de la vie et sur la solitude, notamment, nourries par des citations d’écrivains, mais l’oeuvre faite essentiellement d’observations est plus descriptive qu’introspective. Or, il est difficile d’éviter la répétition, dans un livre qui fait près de 400 pages, sur un seul sujet, et les saynètes échelonnées au fil des saisons sur cinq années, de 2009 à 2014, auraient gagné à être davantage ramassées. On y croise trop d’« ados crâneurs » et de « filles moqueuses », de « mères fières » de leur progéniture et de personnages étranges qu’on ne comprendra jamais puisqu’ils vont rentrer chez eux et qu’on ne les reverra plus… L’observation du flâneur restant par définition en surface.

Moments de parcs pourrait être le dernier volet de ce qu’André Carpentier appelle sa Trilogie du flâneur montréalais. Mais il le conclut en n’excluant pas l’ajout d’un « quatrième mousquetaire » à son « journal des autres ».

Moments de parcs

André Carpentier, Boréal, Montréal, 2016, 376 pages