Remettre le Québec en mouvement

Photo: Tiffet
Après la critique, l’arpentage des culs-de-sac, l’analyse des blocages et des inerties, le temps est-il venu de passer à l’action en refondant concrètement le Québec, non pas sur la base de ses nostalgies, mais sur celle de ses valeurs contemporaines, de ses réalités et de ses rêves présents ?

Commencer à écrire aujourd’hui un nouveau chapitre intitulé « Le Québec de demain », voilà ce que propose l’univers de l’essai littéraire depuis plusieurs mois en faisant converger des titres qui appellent au réveil et à la remise en mouvement : de Simon-Pierre Savard-Tremblay dans L’État succursale (VLB) à Roméo Bouchard et son Survivre à l’offensive des riches (Écosociété), en passant par Le code Québec (éditions de l’Homme) du trio Léger, Nantel, Duhamel ou Le mal du Québec (Liber) de Christian Saint-Germain. Entre autres.

La liste est loin d’être exhaustive, et elle s’allonge aujourd’hui avec l’apparition de deux nouvelles propositions : Le cœur des Québécois (PUL) et Cinq chantiers pour changer le Québec (Écosociété).

Le premier a l’ambition de tous les autres : « repérer, dans la société fragmentée, les initiatives qui feront le Québec de demain », écrivent l’ex-députée droitiste Marie Grégoire, le politicologue Éric Montigny et le sondeur d’opinions Youri Rivest dans un bouquin qui, 40 ans après l’arrivée historique au pouvoir du Parti québécois en 1976, propose de faire le point, le bilan, « pour ouvrir un nouveau chapitre et se libérer du piège d’une certaine nostalgie ». Il y aurait, selon eux, urgence, tant le court-termisme des gouvernements passés et actuels a éloigné la société québécoise de l’écriture collective de ce nouveau destin. « Le Québec vit en 2016 les premiers effets concrets de son déséquilibre démographique. Celui-ci est sans précédent dans son histoire […] Dans un contexte de rareté des ressources publiques, cela a des effets sur la cohésion d’une société. »

Un coup de sonde, lancé en mai dernier sur Internet par la maison CROP pour le compte de la Chaire de recherche sur la démocratie et les institutions parlementaires (CRDIP), témoigne d’un regard intérieur posé sur le Québec bien éloigné aujourd’hui des perceptions de 1976. Il en est abondamment question dans le bouquin. Au commencement de ce temps nouveau, le territoire était qualifié d’ambitieux (23 %), de rêveur (23 %), d’audacieux (19 %), de passionné (18 %) et de familial (14 %). Aujourd’hui ? Il est surtout vu comme fragmenté (30 %), dépassé (29 %), toujours rêveur (19 %) et unique (13 %), oui, mais un peu vieux (17 %), selon la mesure de l’opinion publique.

Contre la pensée unique
De l’audace, pourtant, le collectif derrière Cinq chantiers pour changer le Québec n’en manque pas et en revendique plus que moins en soumettant plusieurs grandes transformations sociales et politiques au débat. L’idée est d’ouvrir des « chemins plus constructifs que ceux tracés par nos élites », écrit l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques (IRIS) dans cet essai dirigé par Gabrielle Brais Harvey. « Les cinq chantiers que nous mettons de l’avant cherchent à participer au bouillonnement des idées qui, lentement mais sûrement, reprend ses droits sur la pensée unique. »

La perspective est vaste, les chantiers, eux, sont ciblés en proposant une diminution progressive du temps de travail hebdomadaire à 32 heures, l’extension des centres de la petite enfance (CPE), la création d’un congé universel pour projet personnel ou encore la réorganisation des milieux de travail afin de favoriser l’initiative et la participation démocratique des employés dans la marche des organisations. Il paraît que les jeunes générations espèrent ça. L’IRIS appelle aussi à une politique de transition écologique cohérente pour améliorer la qualité de vie, créer des emplois verts et « enrayer l’hémorragie des fonds publics causée par les infrastructures routières ».

Par les chantiers qu’il expose, l’IRIS affirme vouloir entrer dans une phase de construction pour briser « la logique inégalitaire propre à l’austérité, en favorisant davantage la circulation de l’argent que son accumulation », et ce, sur un territoire à « se réapproprier ». Comment ? En favorisant la « localisation de l’économie, la décentralisation du pouvoir, la primauté du droit d’usage et le retrait du sol du marché » ainsi que « la création de communes, nouvelles instances au service des populations locales ».

L’amour d’un territoire
L’idée de rapprocher les Québécois de leur territoire est loin d’être folle, d’ailleurs, à en croire les auteurs du Cœur des Québécois, qui rappellent que ce territoire est au fondement de notre identité. D’ailleurs, 92 % des répondants au sondage CROP disent l’aimer.

Par contre, l’attachement à l’idée d’un territoire souverain s’estompe, peut-on lire dans cette autopsie des valeurs communes actuelles au Québec. Un tiers de la population appuie le projet politique de l’indépendance. Le Québec de 2016 est plus préoccupé par les questions économiques (57 %) que par son déclin linguistique (26 %) ou son déclin démographique dans le Canada (17 %), lit-on.

Les rêves portés par une génération, désormais démographiquement sur le déclin, les projets fondés sur un passé idéalisé, ne sont sans doute plus en harmonie avec les aspirations d’un Québec qui s’est ouvert sur le monde, qui est passé du noir et blanc à la couleur, sur les plans démographique, social, culturel, idéologique, et qui doit désormais passer le relais des pouvoirs à la génération suivante, estime le trio qui vint de sonder ce « cœur des Québécois ».

« L’État québécois devra démontrer qu’il a su s’adapter aux besoins d’aujourd’hui », dit-il, en rappelant que, pour adhérer à un projet collectif, il faut y prendre part. « Cela implique de permettre aux générations [suivantes] d’y mettre du leur. Il s’agit là d’une condition centrale afin d’insuffler confiance et permettre aux Québécois de gagner à nouveau collectivement. À la question plus ou moins d’État, les Québécois semblent répondre : mieux d’État », comme s’ils réclamaient le début d’un autre temps nouveau.

Le cœur des Québécois

Marie Grégoire, Éric Montigny, Youri Rivest, PUL, Québec, 2016, 232 pages; «Cinq chantiers pour changer le Québec», IRIS, Gabrielle Brais Harvey (sous la dir.), Écosociété, Montréal, 2016, 132 pages

Cinq chantiers pour changer le Québec

IRIS
Gabrielle Brais Harvey (sous la dir.)
Écosociété
Montréal, 2016, 132 pages

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