L’homme, le singe et le voyageur

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Avec un titre pareil, on peut s’attendre à ce qu’il soit question de transmission et de biologie dans le troisième roman d’Alain Olivier. Une vingtaine d’années après Le chant des bélugas et Nuits d’Afrique, le biologiste nous entraîne dans une quête de sens qui prend la forme d’un voyage à travers le temps et l’espace.

Professeur de biologie québécois de passage au Chili pour participer à un colloque, le narrateur sans nom de L’héritier de Darwin en profite pour explorer un peu ce pays d’Amérique du Sud. Avec sa compagne venue le rejoindre au Chili, ils vont louer une voiture et prendre la direction de la Patagonie. D’auberges en sites de camping, de promenades au bord de lacs en nuits passées sous le ciel austral, le couple renoue dans les gestes bien plus que dans les mots.

De manière fantaisiste, l’auteur met en scène une série de rencontres et de conversations imaginaires avec Charles Darwin, le naturaliste anglais dont les travaux ont révolutionné la biologie au XIXe siècle — en plus de marquer durablement notre conception du monde. Puisant dans les récits de voyage de Darwin, dans son De l’origine des espèces de 1859 ou dans l’autobiographie du scientifique anglais, Alain Olivier s’en sert pour interroger le sens de notre aventure commune.

Mais sur un plan plus personnel, désemparé après la mort de son père, le narrateur revisite surtout les débuts de sa relation avec sa femme, Julie, alors qu’après une fausse couche la découverte de sa stérilité l’avait plongé dans une sorte de dilemme amoureux. Cette crise semble avoir depuis trouvé sa solution, puisqu’il raconte qu’ils sont aujourd’hui parents de deux fillettes — peut-être adoptées.

Athée convaincu de la mort de Dieu, mais capable malgré tout d’être « frappé par le sentiment du sublime » pendant une promenade en forêt, le narrateur adopte la modestie du scientifique conscient des limites de son savoir. Comme Darwin, selon lui, pour qui « le mystère du commencement de toutes choses est insondable ».

À travers de courts chapitres et de nombreux allers-retours entre le présent et le passé, entre des épisodes de la vie de Darwin et celle du narrateur, le roman est ainsi l’occasion d’une longue et sinueuse (et parfois ennuyante) méditation sur le couple, la transmission de la vie et la nature de l’humanité.

« Qu’avait trouvé Darwin, dans ces lointaines contrées, qu’il s’était ensuite évertué, toute sa vie, à nous transmettre ? » La quête et les trouvailles du narrateur, elles, sont peut-être moins claires encore. Notre évolution n’est pas terminée, le mouvement se poursuit : « Nous savons à présent que nous venons de très loin, même s’il est tout à fait possible que notre voyage n’en soit encore qu’à ses débuts. »

Mais de Concepción à Punta Arenas, de la Gaspésie à l’Afrique, on a un peu l’impression d’un chapitre à l’autre que l’essai finit par avaler le roman — déjà pourvu d’une trame narrative mince et pleine de trous.

Ni roman scientifique ni biographie historique, L’héritier de Darwin est surtout l’aventure personnelle d’un homme qui tente de recoller quelques-uns des morceaux de sa propre vie. Qui essaie de faire sens de l’héritage scientifique qu’il a reçu, de rendre hommage à Darwin, de célébrer la vie et l’aventure humaine. Et qui se questionne au passage quant au but du voyage : « Le seul voyage véritable est celui que l’on fait au-dedans de soi. Darwin l’a réussi, plongeant en lui-même comme peu d’êtres humains en sont capables. Il s’est d’ailleurs enfoncé si profondément qu’il a fait une trouvaille inattendue. Il a découvert le singe en soi. »

« On dit parfois que tout voyage résulte d’un désir viscéral de changement provenant d’une insatisfaction qui pousse à explorer de nouveaux horizons. Quel était le sens de la quête de Darwin ? Était-elle le reflet d’une soif de vérité ? Aspirait-il à une paix intérieure, comme c’est souvent le cas pour les navigateurs ? Ou ne s’agissait-il pas plutôt, à la fois, de centrage et de décentrement, de recherche de soi en l’autre et de l’autre en soi ? » Extrait de «L’Héritier de Darwin»

L’héritier de Darwin

Alain Olivier, Lévesque éditeur, Montréal, 2016, 360 pages

1 commentaire
  • Mario Jodoin - Abonné 19 novembre 2016 23 h 26

    Quelle phrase étrange!

    «Athée convaincu de la mort de Dieu, mais capable malgré tout d’être « frappé par le sentiment du sublime »

    Cette phrase est éryrsnge sous deux aspects. Premièrement, comment un athée peut-il être «convaincu de la mort de Dieu» alors qu'il croit, par définition, qu'il n'y a pas de dieux? Et pourquoi cela ferait-il en sorte qu'il soit capable ou pas d’être « frappé par le sentiment du sublime »? Surtout quand on parle de Darwin, je ne peux vraiment pas comprendre ce «malgré tout», ni l'accepter.