Andreï Makine: quête d'amour et d'éternité

Ses romans semblent se dérouler dans les limbes de l'amour, dans un entre-monde ou une «après-vie», où les âmes en peine cherchent à réaliser leurs idéaux absolus. Né en Sibérie, vivant en France depuis 1987, Andreï Makine vient de livrer un très beau roman intitulé La femme qui attendait, publié au Seuil (Le Devoir, 31 janvier). Il y dévoile une fois de plus sa quête d'amour et d'éternité.

En entrevue, l'écrivain, qui a remporté les prix Goncourt et Médicis pour son roman Le Testament français, est discret sur sa vie privée. Ses romans, dit-il, sont largement inspirés de son histoire personnelle, sans être strictement autobiographiques. Ainsi, il y a du Andreï Makine dans l'histoire de ce jeune homme de 26 ans, qui vivait une vie de bohème en banlieue de Leningrad et qui voit la femme aimée forniquer avec un autre, à seulement quelques pas de lui. Et il y a peut-être aussi du Andreï Makine dans ce même jeune homme qui suit à la trace une autre femme, de 20 ans son aînée, qui attend un amoureux, parti à la guerre il y a plus de vingt ans et qui ne reviendra vraisemblablement jamais.

Comme bien des Russes, qui lui ressemblent, dans ces années 70 où se situe le roman, ce jeune homme est invité à connaître l'amour charnel sous toutes ses formes, de la plus totale licence sexuelle, surgie du matérialisme russe des années 20, à l'austérité stalinienne dans laquelle seules les notions de famille, de travail et de patrie avaient droit de cité. Sa nouvelle amie, Véra, lui rappelle que cet éventail d'approches de la sexualité est celui-là même qu'a vécu la Russie au fil des générations.

«Dans la fièvre révolutionnaire, la belle Alexandra, grande amie de Lénine, avait concocté ce précepte: assouvir son instinct charnel est aussi simple que boire un verre d'eau. Cela paraissait tellement vital que, durant les premières années après 1917, on projetait très sérieusement de construire dans les rues de Moscou des cabines où les citoyens pourraient satisfaire leur désir physique. Le meilleur flirt est l'absence de tout flirt», explique-t-elle.

Au même moment, Véra vit pourtant un amour qui se situe à l'exact opposé de cette recherche exclusivement charnelle. Depuis 30 ans, elle attend un homme, un soldat disparu durant la guerre. Et le roman de Makine est aussi une exploration de l'amour sans réciprocité, qu'il croit plus pur encore que l'amour partagé, parce que rien n'y est échangé, négocié. Parce que c'est un don de soi total et absolu.

En ce sens, ses livres sont une réflexion sur l'énigme du féminin, et Makine n'est pas sans citer en exemple les «satis», ces femmes de l'Inde qui se jetaient au feu au moment de la mort de leur mari.

Il y a d'ailleurs beaucoup de questionnements métaphysiques dans ce roman qui se déroule en grande partie dans le village de Mirnoïé, dans le nord de l'ex-Empire soviétique, dans une contrée où l'on entretient un culte des victimes de la guerre. Ici, comme ailleurs dans les romans de Makine, les personnages vivent une sorte de seconde vie, une vie faite de souvenirs, toute tissée d'événements passés, une vie dont de grands pans sont refermés à jamais.

Cette interrogation existentielle, c'est celle-là même que le régime soviétique, dans son fonctionnalisme, a tenté d'éliminer. Et selon Makine, c'est aussi ce qui a été la cause de sa faillite. «Lénine se moquait du philosophe en disant: il cherche son petit dieu, comme on dit, il cherche sa petite idole», rappelle-t-il en entrevue. Le communisme, poursuit-il, a réduit l'homme à son historicité, à sa matérialité, et c'est son erreur.

Il ajoute que la perception du temps, de la mort et même de l'amour est fort différente en Russie et en Occident. Ainsi, cet homme, qui a déjà habité un caveau du cimetière du Père-Lachaise, précise qu'alors que les cimetières sont ici vus comme des endroits morbides, en Russie ils sont considérés comme des jardins.

Et bien qu'il publie en français (Le Testament français a été traduit en russe), Andreï Makine reconnaît que sa personnalité, son âme devrais-je dire, a été marquée par le régime soviétique et par l'opposition qu'il lui a vouée. Dans ses jeunes années, le narrateur de La femme qui attendait fréquente à Leningrad un groupe d'artistes. En pleine guerre froide, ils entretiennent un culte de l'Occident. Ces jeunes révoltés, qui vivaient mai 1968 avec quelques années de retard, qualifient le régime soviétique de «Planète Niet». «Le "niet", écrit-il, étouffait l'éclosion des talents, l'expression de la liberté, l'amour sans entrave, les voyages à l'étranger, en fait tout.»

Et pourtant, le narrateur se méfie du «cercle vicieux de la littérature dissidente», qui veut «se plaindre du régime, ne pas écrire, ou écrire uniquement pour s'en plaindre». Selon lui, les grands écrivains trouvent le moyen de faire leurs oeuvres même sous un régime autoritaire. Et cette réflexion ne l'empêche cependant pas d'être critique envers un régime auquel il s'est ardemment opposé. Et c'est d'ailleurs peut-être là même, dans ce refus de l'unique matérialité de l'être humain, dans cette quête métaphysique de l'amour, que toute son oeuvre, nimbée de mystère, prend place.