Biographie - Orwell, l'anarchiste conservateur

Je dois ma découverte de George Orwell à une tête aux cheveux ondulés, passion de mes quinze ans qui, par paresse, refusait de lire Animal's Farm pour son cours d'anglais. Je le fis à sa place pour la tirer d'affaire. Les brumes de cet amour dissipées, il me resta la prose de ce fameux Eric Blair, connu comme écrivain sous le nom de George Orwell. «Tous les animaux naissent égaux, mais certains sont plus égaux que d'autres.» Aujourd'hui comme hier, impossible de quitter Orwell, cet inclassable.

Mort en 1950, Orwell aurait eu cent ans cette année. Fils d'une famille relativement modeste, il est un élève presque cancre du prestigieux collège Eton. Aux yeux de ses camarades, son seul titre de gloire est d'être l'un des plus mauvais joueurs de football de toute l'histoire de l'institution. Qu'importe, les êtres vraiment intelligents sont ceux qui s'éduquent tout seuls.

Dédaignant sa carrière de policier de Sa Majesté dans l'Inde coloniale, ce grand gaillard aspire à devenir écrivain. Lecteur, il admire Swift, Shakespeare et Dickens. Il veut écrire, même sans avoir grand-chose à dire au départ. Qui veut écrire doit d'abord apprendre à lire et à copier, expliquait Gaston Miron. Ses premières avancées en littérature nous le montrent faisant siens des passages de Jack London...

À cheval entre la fiction et la froide observation des faits, Orwell apprivoise un genre difficile qui deviendra sien: l'essai documentaire.

À Londres, cherchant à atteindre une sorte de rédemption humaine par l'écriture, Orwell partage la vie des itinérants pendant plusieurs semaines. Il entend découvrir de l'intérieur l'extrême pauvreté de ces damnés du monde.

La cigarette roulée d'un dur tabac noir à la bouche, Blair immigre bientôt dans la capitale française où la gloire lui échappe mais non la pauvreté. Écrivain la nuit dans sa chambre misérable, il est plongeur le jour dans un hôtel et vit plus ou moins d'expédients plusieurs mois durant. De ses expériences londoniennes et parisiennes naîtra un de ses premiers livres importants: Dans la dèche à Londres et à Paris.

L'univers des mineurs

Fasciné par l'univers des travailleurs, Orwell se passionne en particulier pour celui des mineurs. Ces hommes concrétisent à ses yeux les espoirs et le noir destin de toute une classe sociale. «Pour que Hitler puisse marcher au pas de l'oie, pour que le pape puisse dénoncer le péril bolchevik, pour que les foules puissent continuer à assister aux matchs de cricket, pour que les poètes délicats puissent continuer à fixer leur nombril, il faut que le charbon soit là.»

En 1936, avec des mineurs anglais, Orwell écoute un discours du redoutable Oswald Mosley. Entouré d'une centaine de ses partisans en chemises noires, cet ancien député devenu ministre puis leader fasciste estime que les partis traditionnels ne sont pas assez actifs et «modernes». Mosley a mis sur pied un parti d'extrême droite du quel s'inspirent d'autres groupes du même genre dans l'empire de Sa Majesté, dont Adrien Arcand et ses chemises bleues au Canada. Orwell est consterné devant la terrifiante puissance oratoire de Mosley, qui séduit alors la majorité de ses auditoires. La montée des fascismes devient vite un des soucis majeurs de l'écrivain. Il se consacre alors à traquer la corruption du langage qui épouse les courants totalitaires.

Opposé aux fascismes autant qu'au communisme, Orwell se rend en Espagne où se joue, en pleine guerre civile, une sorte de répétition générale à la nouvelle grande guerre qui se dessine. «J'étais tombé plus ou moins par hasard, écrit-il dans Hommage à la Catalogne, dans la seule communauté de quelque importance de l'Europe occidentale où la conscience de classe et le refus d'avoir confiance dans le capitalisme fussent des attitudes plus courantes que leurs contraires.»

Engagé comme caporal sur le front d'Aragon, nommé lieutenant et évacué à la suite d'une blessure, Orwell n'est sans doute pas un grand soldat. Mais au contact des horreurs du front, ses idées sur la nature humaine se précisent. Engagé auprès des anarchistes, il constate notamment la terrible épuration idéologique menée par les communistes staliniens en Espagne. «Parler de liberté n'a de sens qu'à condition que ce soit la liberté de dire aux gens ce qu'ils n'ont pas envie d'entendre», écrira-t-il.

Le Quai de Wigam, publié en 1937, est peut-être son premier succès. Si l'édition courante n'atteint que 1750 exemplaires, celle qui se destine à un club du livre monte à 43 690!

Hypothéquée par la tuberculose, la vie d'Orwell reste néanmoins consacrée à l'écriture. Sa vie durant, Orwell éprouve par ailleurs la terrible impression de n'en faire jamais assez, de ne pas être à la hauteur de lui-même.

À la mort de sa femme Eilenn, Orwell se trouve plus seul que jamais. Il épouse le 13 octobre 1949, c'est-à-dire quelques mois avant sa propre mort, Sonia Brownell, dont il se sent soudain très épris. Sonia ne l'aime guère mais, amoureuse des lettres et des écrivains, elle croit pouvoir rendre la vie à cet homme à moitié mort. Femme très intelligente, maîtresse du philosophe Merleau-Ponty, elle fréquente Arthur Koestler, Roland Barthes, Jacques Lacan et Marguerite Duras. Les biographes, même les meilleurs d'entre eux comme Bernard Crick, en livrent un portrait plutôt noir, peut-être à tort.

Une femme terrible et excessive, cette seconde Mme Orwell? Sa propre biographe, Hilary Spurling, laisse entendre qu'elle n'est peut-être, au fond, que la gardienne des justes volontés d'Orwell, dont l'oeuvre, quoi qu'on dise, a encore bien peu circulé en français.

La gloire littéraire échappera à Orwell de son vivant. Son grand livre, 1984, immense anticipation de toutes les dérives politiques, deviendra un réel succès d'édition après que son dernier poumon eut succombé tout à fait à la tuberculose.