Déconstruction des fictions en zone meurtrie

Un médecin sans frontières sur le territoire afghan en 2015. Dans son roman, Deni Ellis Béchard a placé un groupe d’expatriés au milieu de ce pays en guerre, 10 ans après le 11 septembre 2001.
Photo: Najim Rahim Agence France Presse Un médecin sans frontières sur le territoire afghan en 2015. Dans son roman, Deni Ellis Béchard a placé un groupe d’expatriés au milieu de ce pays en guerre, 10 ans après le 11 septembre 2001.

« Mon livre est une critique de l’impérialisme et du colonialisme en marche en Afghanistan », avance Deni Ellis Béchard en parlant de son troisième roman, Dans l’oeil du soleil. C’est en tant que photoreporter indépendant qu’il s’est rendu en Afghanistan en 2009. Mais il n’a pas tardé à trouver là matière à roman.

En tout, il a passé huit mois, entre 2009 et 2014, à Kaboul. Sans protection, sans garde du corps. Son travail de journaliste et de photographe non seulement lui permettait de survivre financièrement, mais lui servait de sésame pour approcher les gens et approfondir sa connaissance du terrain.

L’Irak, l’Inde, le Congo… L’écrivain de 42 ans, né à Vancouver d’une mère américaine et d’un père québécois, parcourt la planète depuis de nombreuses années. Il ne se décrit pas pour autant comme un nomade, non plus comme un aventurier. « Je ne fais pas les choses pour l’aventure. Je voyage par curiosité intellectuelle. Je veux comprendre. Je suis allé en Afghanistan parce que je voulais comprendre ce qui se passe là-bas, comprendre la guerre. »

Ce qu’il a compris dans un premier temps, c’est à quel point la situation là-bas est complexe. Mais surtout : « J’ai compris combien on a été ignorants, les Canadiens et les Américains, quand on a débarqué là-bas. Et je pense qu’encore aujourd’hui, même après 10 ans de guerre, on demeure ignorants de la culture afghane. Comment voulez-vous, dans ce cas, gagner une guerre, aider à reconstruire un pays ? »

Dans l’oeil du soleil nous conduit au milieu de la guerre en Afghanistan, 10 ans après le 11 septembre 2001. L’auteur prend comme point d’observation un groupe d’expatriés qui exercent différents métiers là-bas : travailleur humanitaire, journaliste, mercenaire…

Le Far West

Ce n’est pas pour rien qu’il a choisi cette posture comme romancier. « Lors de mon premier séjour, j’avais l’impression, en observant les expatriés en fonction, de lire un livre portant sur l’Inde à l’époque de l’Empire britannique, avec l’homme blanc dans sa maison, entouré de serviteurs du pays, qui servent d’intermédiaires entre les pauvres et les étrangers. »

Il voyait aussi des rapprochements avec les livres sur le Far West qu’il lisait en masse dans sa jeunesse. « On découvre de l’or quelque part, et tout d’un coup une ville apparaît, des gens arrivent de partout : des mercenaires, des missionnaires, des gens qui veulent devenir riches du jour au lendemain. À Kaboul, j’ai vu la même chose : des étrangers qui viennent de partout pour s’enrichir, prendre l’argent des organisations internationales et se réinventer. »

Il ne nie pas que certaines personnes soient bien intentionnées. Mais ce qu’il a vu surtout, insiste-t-il, ce sont des gens imbus d’eux-mêmes, pris dans leur propre histoire, qui fuyaient les problèmes rencontrés chez eux et le manque de sens dans leur propre vie, tout en se prenant pour des sauveurs messianiques.

Parmi les personnages qu’il met en scène dans son roman : Frank, un esseulé qui a connu la guerre du Vietnam avant de devenir homme d’affaires et qui fonde une école à Kaboul sans rien connaître de l’enseignement. Aussi : Clay, un ex-soldat au passé trouble et violent, devenu mercenaire.

Ajoutez à cela un enseignant dévot qui rêvait d’être soldat, une avocate féministe qui n’a jamais mis les pieds dans une zone de guerre et une journaliste casse-cou qui se vante de ses prouesses.

Créer une distance

Tout ce beau monde est vu par les yeux d’une jeune Japonaise qui a l’ambition de devenir écrivaine. C’est d’ailleurs à cette narratrice que Deni Béchard s’identifie le plus : « Elle essaie de reconstruire l’ordre du monde à travers un roman. De le déconstruire aussi. »

Et c’est une femme. « Elle me permettait de regarder les choses avec plus de distance, autrement. » L’auteur de Vandal Love et de Remèdes pour la faim convient que, dans ses jeunes années, on aurait pu l’associer davantage au personnage de Clay, figure extrême du mâle alpha dans son nouveau roman. « J’ai été élevé d’une façon très violente. Pendant toute mon enfance, les hommes mettaient en valeur la force et le pouvoir masculins. J’ai voulu par ce livre créer une distance avec tout ça, pour faire exploser les rôles traditionnels masculins-féminins. »

Au milieu de la faune étrangère, un personnage trouble hante le récit : un jeune Afghan prénommé Idris. Il rêve d’émigrer aux États-Unis, mais le collège privé qu’il fréquente donne préséance aux filles, sous prétexte qu’elles sont moins favorisées dans la société afghane.

Idris est animé par un sentiment d’injustice. Nourri depuis l’enfance par la culture américaine, il se sent trahi. Comme bien des jeunes Afghans, selon l’écrivain-journaliste. « Ils ont grandi avec l’espoir que les narrations, les fictions américaines qui les nourrissent depuis 15 ans d’occupation américaine, soient possibles pour eux aussi. Mais ils se rendent compte, à un moment donné, que c’est un cul-de-sac. »

Un livre sur les fictions qu’on se raconte sur nous-mêmes. Et sur les autres. C’est ainsi que Deni Béchard résume Dans l’oeil du soleil, finalement.


La bougeotte

« Mes premiers souvenirs d’enfance, c’est de regarder par la fenêtre, de voir loin et d’avoir besoin d’y aller… », raconte Deni Béchard, qui a grandi dans une famille pour le moins marginale : une mère hippie, ésotérique ; un père voleur de banque qui a connu la prison et a fini par se suicider dans le plus grand dénuement à 56 ans. L’enfance de l’écrivain a été marquée par l’errance. Et par le goût du danger. « Il y a des personnes qui ont besoin de prendre des risques dans la vie, et je pense que je suis comme ça. J’ai grandi comme ça. » Ces temps-ci, il se verrait bien à Mossoul, en Irak. Il se dit très jaloux des journalistes qui couvrent les affrontements là-bas. « Mais qu’est-ce qui est le plus important ? Que je reste vivant et que j’écrive les 20 livres que je projette de faire ou que je parte à l’aventure et que je meure ? »

Dans l’oeil du soleil

Deni Ellis Béchard, traduit de l’anglais par Dominique Fortier, Alto, Québec, 2016, 554 pages