L’art perdu de la lettre d’amour

François Mitterrand était marié à Danielle, qui ne devait jamais être loin de lui lorsqu’il écrivait tous ces mots à Anne.
Photo: Agence France-Presse François Mitterrand était marié à Danielle, qui ne devait jamais être loin de lui lorsqu’il écrivait tous ces mots à Anne.

Paris, le 18 septembre 1995. « Mon amour, cela fait si longtemps que je n’ai pas écrit ces deux mots. Les dire est bon, mais les mettre sur ce papier pour toi me donne un plaisir si fort… que je crois bien que je recommencerai. Je suis installé dans la chambre devenue bureau. Ta présence est là. Je l’aime et je t’aime. »

C’est une brique de 1276 pages envoyée dans la gueule d’un présent qui semble vouloir cultiver la haine, la violence, l’intimidation, la misogynie… Une brique contenant des centaines de lettres d’amour envoyées pendant plusieurs décennies par l’ancien président français François Mitterrand à sa maîtresse Anne Pingeot, toutes empreintes de désir, de passion, de respect et de culture. « Ce sont les fleurs de la confiance, mon Anne déchirée — et tant et tant aimée. » « Tu sais que je t’aime. Tu sais que je pense à toi. Tu sais que j’ai déjà mal de toi, mon amour. Tu sais que je suis, François, le tien. »

Sortie de l’intimité d’une romance pour finir dans un livre, Lettres à Anne (Gallimard), correspondance d’un amour interdit — rappelons ici que François Mitterrand était marié à Danielle, qui ne devait jamais être loin de lui lorsqu’il écrivait tous ces mots à Anne —, se rappelle à nous aujourd’hui comme un anachronisme qui met en relief un art perdu, celui de la lettre d’amour manuscrite et envoyée par courrier ou messager à sa douce, art que l’hyperconnexion numérique des rapports humains tout comme l’approche utilitariste des relations sentimentales semblent avoir, au pire anéanti, au mieux muté ailleurs.

« C’est une correspondance volumineuse, de type littéraire, comme il ne s’en fait plus, admet à l’autre bout du fil Marie-Andrée Beaudet, du Centre de recherche interuniversitaire sur la littérature et la culture québécoises (CRILCQ) de l’Université Laval qui, avec Mylène Bédard, vient de publier un ouvrage collectif sur le XIXe siècle québécois à travers ses discours épistolaires (Nota Bene). François Mitterrand était un grand homme, un homme cultivé, avec un niveau de culture dans sa correspondance qui ajoute à l’intérêt de ces lettres. Oui, aujourd’hui, le support, la forme, le style de ces échanges ont changé, mais le besoin de se dire à l’autre, comme Arthur Buies l’a fait au XIXe dans sa correspondance avec sa jeune fiancée Mila, le besoin de rejoindre l’autre par l’écrit, est toujours là. Il est universel, intemporel, et certainement de plus en plus nécessaire à nourrir et à cultiver à une époque où les excès de haine et de conflit, « ne permettent plus de voir l’amour de la même façon ».

Ça, c’est l’artiste Francis O’Shaughnessy qui le dit, lui qui vient de terminer un doctorat en pratique des arts à l’UQAM sur le haïku performatif et le renouvellement de la lettre d’amour. « Une lettre d’amour, ce n’est pas un texto, pas un “je t’aime” accompagné d’un numéro de téléphone sur un bout de papier, estime-t-il. C’est le défrichement du chaos que tu as dans la tête pour comprendre ce qu’est l’amour pour soi et ce qu’est ton amour pour l’autre. »

Deux profils et des étoiles

« Anne, mon amour, c’est malin : je suis là, seul, la nuit tombe, Bécaud chante “Nathalie”, mes doigts sentent le géranium que je viens de couper, quelques tomates, un melon, un yaourt ont composé mon dîner […], écrit le futur président à sa maîtresse, un soir de juillet 1965, sur l’enveloppe j’ai déjà écrit Anne Pingeot, Lohia, je suis là, seul, et toi tu sors d’Ametsa, peut-être es-tu dans ta chambre, peut-être entends-tu Ferré ou Aragon […], peut-être, et nous sommes là, Anne et François, chacun de son côté, à distance de cent pins, de deux routes et d’une brasse d’air qui se hâte de passer par les gammes du bleu jusqu’aux marges du noir, et pourtant, Anne mon amour, […] j’aurais aimé, aimé, aimé dormir sur la plage avec toi, j’aurais aimé, aimé, aimé de profil avec ton profil regarder les mêmes étoiles du même ciel… » Autre temps. Celui où les leaders politiques ne se vantaient pas en public d’attraper les femmes par autre chose que la romance et l’esprit, celui aussi où la conquête prenait des chemins hautement plus aériens que celui d’un doigt s’agitant sur l’écran d’un téléphone pour magasiner le programme sexuel de sa soirée.

« L’amour est entré dans une logique de consommation, dans des rapports utilitaires, dit M. O’Shaughnessy. Si la poésie des états affectifs était davantage recherchée pour arriver à quelque chose de mieux entre deux personnes, ce serait déjà beaucoup mieux. La lettre prouve que tu veux exister avec la personne à qui tu t’adresses. Cela pose les bases d’un rapport déjà beaucoup plus positif. »

Un esprit permanent

La lettre d’amour pour stimuler plus de respect : le numérique est loin d’être un frein à la chose, estime Benoît Melançon, prof de littérature, animateur du blogue L’oreille tendue, dont l’éditeur Del Buso vient de publier, dans un livre en papier, plusieurs belles feuilles. Il est aussi un spécialiste des relations épistolaires. « Sur papier, la lettre d’amour est effectivement en voie de disparition, mais elle est, dans le vaste éventail de communication à notre disposition, devenue autre chose, de plus étonnant par rapport à la tradition, mais qui témoigne toutefois d’une permanence, dit-il. Qui pourrait dire que le courriel amoureux est moins amoureux qu’une lettre d’amour ? »

Preuve que l’amour existe encore, en format numérique comme ailleurs, l’homme fait référence à « l’effet Cyrano » identifié par une chercheuse française en sciences sociales pour qualifier une pratique singulière : des jeunes aujourd’hui demandent de l’aide autour d’eux pour écrire des textos amoureux et s’assurer de l’efficacité de leur message auprès de la personne ciblée, comme le fait Cyrano avec Christian pour atteindre le coeur de Roxanne dans la pièce d’Edmond Rostand. Une assistance littéraire qui, si elle devait se répandre et s’incruster dans le présent, pourrait bien finir un jour par façonner une autre brique, envoyée dans le futur au visage d’un autre présent.

En librairie le 16 novembre

Lettres à Anne. 1962-1995

François Mitterrand, Gallimard, Paris, 2016, 1280 pages

1 commentaire
  • Hélèyne D'Aigle - Abonnée 12 novembre 2016 09 h 57

    Ah , qui ne songe pas à son ' âme - soeur ' , hein ?


    " Les rencontres les plus importantes ont été préparées par les âmes

    avant même que les corps se voient . " ( Paulo Coelho )

    Ça me fait penser au poème de Jean Charlebois : " COEURPS " !

    Et d'après des légendes juives , le ' Bachert ' est la personne

    que Dieu t'a destiné , elle est l'autre moitié, ton vrai amour !