La québécitude par la correspondance des Ferron

Marcelle Ferron, peintre
Photo: Office national du film du Canada Marcelle Ferron, peintre

Peintre et signataire du manifeste Refus global en 1948, Marcelle Ferron, à la mort en 1985 de son frère, l’écrivain Jacques Ferron, s’enferma dans sa chambre, atterrée durant trois jours. Elle venait de perdre à la fois son adversaire et son alter ego. L’évocation de cet attachement tumultueux rend irremplaçable la correspondance inédite, Le droit d’être rebelle, de celle qui, rangée jadis parmi les révolutionnaires, se disait « seulement à l’heure ».

Dans le Québec arriéré de 1948, explique-t-elle, « on avait osé être nous-mêmes et on s’est retrouvés à l’avant-garde ». Son frère Jacques, lui, voyait l’avancement collectif comme une métamorphose plutôt que comme une rupture. Dès 1947, médecin dans un village gaspésien, il lui écrit que, même s’il était incroyant, il a payé une « grand-messe pour l’âme (sous-entendu la gloire) » de sa soeur, peintre novatrice découverte par Paul-Émile Borduas.

Dans les années 1940, ses lettres illuminent la correspondance familiale de la jeune artiste. Elles se font plus rares après 1953, car, souligne Babalou Hamelin, fille de Marcelle Ferron (1924-2001) et aussi éditrice très éclairée des échanges épistoliers choisis, « il lui en voudra terriblement d’être partie en France et il prendra du temps à lui pardonner cet exil, comme il dit ». On reconnaît bien ici la défense farouche de l’américanité québécoise si chère à l’écrivain.

Une révolution ne se fait pas par le milieu, mais par le bas ; et je suis actuellement à la base du monde

 

Les lettres de Jacques, l’aîné de la famille Ferron, tranchent par leur air narquois et leur ton souverain sur celles des autres correspondants de Marcelle : son autre frère, Paul, médecin, ses soeurs, Madeleine, romancière, et Thérèse, journaliste, morte prématurément. Toujours en 1947, Jacques insinue malicieusement à Marcelle que l’automatisme, école de peinture abstraite qui vient de naître à Montréal autour de Borduas, lui semble « un académisme de fous ».

On comprend que, dans la peinture et la littérature, l’affirmation de la personnalité compte plus que l’engouement collectif pour la nouveauté. Cette affirmation détermine l’originalité d’une oeuvre et ne peut être que l’aboutissement d’une lente recherche intérieure. Jacques précise à sa soeur que « le génie — ou, pour parler français, la réussite — est une longue patience ».

Il préfère la surréalité de la verve populaire au surréalisme livresque et à l’abstraction picturale. Le médecin émerveillé, qui accouche les Gaspésiennes pauvres, donne en 1948 à Marcelle, l’avant-gardiste nageant, selon lui, « en pleine bourgeoisie », une profonde et belle leçon : « Une révolution ne se fait pas par le milieu, mais par le bas ; et je suis actuellement à la base du monde. »

Marcelle, qui lui avoue son admiration pour le Martiniquais Aimé Césaire, poète de la négritude, n’est pourtant pas si loin des mêmes racines.

Le droit d’être rebelle. Correspondance de Marcelle Ferron avec Jacques, Madeleine, Paul et Thérèse Ferron

Textes choisis et présentés par Babalou Hamelin, Boréal, Montréal, 2016, 640 pages