Chevauchées mâles sur le dos de l’amour

Optimiste face à l’amour, Laurent Mauvignier convoque héroïsme, exotisme et nature pour renouer les êtres.
Photo: Joel Saget Agence France-Presse Optimiste face à l’amour, Laurent Mauvignier convoque héroïsme, exotisme et nature pour renouer les êtres.

Ni cris ni déclamation d’amour chez Laurent Mauvignier dans Continuer. C’est pourtant d’aimer qu’il est question. Pas davantage chez Alexandre Postel, avec Les deux pigeons, variation sur la fable de La Fontaine où il en va de la tendresse fusionnelle et de ses déceptions.

L’homme croit créer. Il engendre même la femme forte. Mais quand il s’agit d’aimer la vérité de l’autre, c’est plus compliqué. L’homme ne se débat-il pas avec ses fantasmes ? Mauvignier et Postel explorent le chiffre 2 de l’amour, quitte à compter l’enfant comme l’un des deux. Comment faire couple selon la raison et l’harmonie ? À chacun sa réponse dans son titre : tenir bon ou s’en moquer.

Le plus optimiste semble Mauvignier, qui part du couple hargneux et divisé, où l’enfant fait duo soit avec sa mère, soit avec son père. Exit la force mâle chez Mauvignier. Chez Postel, ironie. Sa fiction part du vide de l’espace social où, pour un jeune couple, aimer ne pose plus de problème, tant les inconscients en sont réduits à servir la pure fonctionnalité.

L’homme troublé

Dans Continuer de Mauvignier, l’enjeu de l’aventure consiste à sauver un grand adolescent, Samuel, délinquant en voie de marginalisation. L’identité de ce garçon se joue dans son rapport violent aux femmes : sa mère, Sibylle, et une fille violée en groupe. Benoît, son père qui l’aime, lui transmet brutalement sa masculinité sexuée.

De cet imbroglio psychique assez banal, les services juridiques sont près de s’emparer. Sibylle entraîne alors Samuel dans une chevauchée mâle au Kirghizistan. Jouant sur la fonction parentale déplacée, elle provoque l’extrême désarroi du fils, « pris au piège » parental, dit-il, mais aussi la faiblesse paternelle qui, selon elle, constitue le drame essentiel. Mauvignier infléchit la logique des relations nouées en ramenant la liberté féminine et en lui permettant d’exercer courageusement ses responsabilités.

De biais, par cette chevauchée où la mort cogne, le romancier traite l’amour qui ravage et relie ces trois êtres, « le sourire carnassier » de Benoît, la fureur de Sybille et la haine de Samuel. La nature, l’héroïsme et l’exotisme y font figure de solutions pour reconstruire l’amour. Samuel, qui a sommé Benoît de le sortir de cette Asie lointaine, comprend qu’il doit « continuer » : quand la vie n’est plus que « l’impression de s’effondrer à chaque secousse », il faut mourir ou rebondir. Plus qu’une initiation, ce chemin de croix implique le pardon et la rédemption, qui passent par le choix, l’effort physique et le risque de la mort.

Faire couple

Dans Les deux pigeons de Postel, Théodore et Dorothée forment un jeune couple parfait, que nulle folie ne traverse. Un problème vient à survenir, une envie, un malaise ? Ils ont une solution simple. Repeindre l’appartement, acheter une lampe, etc. On se croit dans Les choses de Perec. Quel ennui !

Postel livre toutes les obsessions et maniaqueries de Théodore et Dorothée. Les soirées avec leurs amis. La consommation. Les normes auxquelles on obéit. Ils pensent ainsi faire une vie de paresse, de conformisme et de non-sens. Ironique, l’auteur promène son lecteur ainsi sur deux cents pages. Là, les consciences s’éveillent. La tristesse de cette « demi-vie », la quiétude sans relief, l’inconsistance des sensations et des désirs nous interpellent sur ce qui reste encore.

Théodore interroge-t-il Internet sur l’amour qu’il tombe sur des mièvreries, loin de ce Stendhal qui a écrit sur la passion des pages incompréhensibles pour lui. De quoi parlait donc Stendhal ? Postel ira jusqu’au bout des rêves de tendresse « dans le néant des communications, comme un trésor enfoui au fond des océans ». Dur constat, tout perecquien, qui passe au tordeur les soirées perdues devant les séries télévisées.

Continuer

Laurent Mauvignier, Minuit, Paris, 2016, 240 pages et «Les deux Pigeons», Alexandre Postel, Gallimard, Paris, 2016, 240 pages

Les Deux Pigeons

Minuit