L’angoisse d’aimer

À la manière de Marivaux, Éliette Abécassis cherche dans ses contemporains la matière à ses comédies.
Photo: Patrick Kovarik Agence France-Presse À la manière de Marivaux, Éliette Abécassis cherche dans ses contemporains la matière à ses comédies.

Sublime, l’amour au féminin comporte aussi ses malentendus et ses ratés. Le roman Philothérapie d’Éliette Abécassis propose une comédie délicieuse, inspirée par Marivaux et par ses jeux de rôles et de masques. Fiction à l’appui, elle somme les philosophes de parler de l’amour. Une femme éclairée en vivra-t-elle mieux ? Sortira-t-elle de l’éternel malentendu de l’amour ? Ou tout cela n’est-il qu’un jeu ?

Insatisfaite de sa relation avec Gabriel, Juliette, « accro à l’amour » mais sûre d’en avoir fini avec son couple, interroge Philoskype.com, un site de thérapie par la philosophie. On y promet de « guérir les maux de l’âme grâce à un dialogue avec un professeur ». Constant endosse ce rôle de brillant sauveur. Ces personnages doués en relèveront-ils le défi ?

Aimer après trente ans, pense Juliette, c’est pousser la pierre de Sisyphe qui dégringole sur le versant déceptif. Par courriel et bientôt par Skype, le beau Constant entreprend de corriger la « maladie existentielle » de Juliette. Séduite par ses discours calés, mais rencognée dans son fauteuil, Juliette en redemande.

Elle a quitté un psychanalyste, voilà qu’elle branche ses désirs sur cette entité virtuelle qui lui parle ! Dans cet amour transférentiel, elle oublie son « chagrin de non-amour » initial et fait fi de l’homme qui l’aime encore. Elle veut l’autre, qui excite ses sens sans toucher le réel. Encore ! répéte-t-elle à sa manière inassouvie.

La part des mots

Des maux aux mots, Juliette a franchi le pas. Socrate, Aristote, Hegel, Lacan, Catherine Millet, et tous les romans, Belle du seigneur, Loin de Chandigarh, Adolphe, Orgueil et préjugés, Madame Bovary, Anna Karenine, ne la réconfortent pas de l’éphémère sensation d’aimer. Si la littérature lui permet de décliner son incomplétude, l’incompatibilité du désir et du bonheur a quelque chose que la philosophie n’atteint pas. L’angoisse d’aimer perce son excès de travail et même l’intelligence des mots.

Comment résoudre cette confrontation de l’esprit et du corps ? L’amour est-il traître ? Ou, après la jalousie, faut-il accepter un « entre-soi » placide, où les partenaires équilibreraient manques et capacités relatives ? On en discute dans ce roman, jusqu’à ce que les corps réels fassent irruption. Vivre l’amour n’est pas en disserter. Abécassis va précipiter ses personnages dans le jeu des actes. Tant pis pour la casse. Chacun y découvre de l’inconnu, drôle ou dramatique. Et Juliette, rattrapée par son propre jeu, aimera d’une manière profondément transformée.

Un reste d’autre

Dans Beaux rivages de Nina Bouraoui, les prémisses de la même question — Qu’est-ce qu’aimer pour une femme ? — concernent l’injustice de l’amour. La narratrice vient d’être quittée. Victime de l’inégalité d’aimer, elle est envahie par la déception et par les obsessions de réparation. En elle, tout la tire vers le passé. Elle émergera lentement de sa passion solitaire, qui l’enferme dans la douleur et les actes inappropriés.

Imaginatif, ce personnage féminin possède à la fois l’intelligence et le désir d’en finir avec son masochisme. Son film intérieur, puissant, livre un combat psychique contre l’ingénuité des mots de l’amour : « L’amour est ce qu’il y a de plus incertain : sublime dans son envol, hideux quand il se brise sans prévenir. » Comment lutter contre le souvenir, qui transforme tout en irréalité ?

Bouraoui dit justement les détours retors de notre temps, les ressacs et les mouvements contraires. D’un côté, Adrian, l’ex-amant, entretient la déroute amoureuse. De l’autre côté, l’angoisse de la narratrice produit la haine qui se tient si près de l’amour. Mais le temps joue dans sa conscience, et tandis que la narratrice s’abandonne à sa propre histoire, au vide et à l’effroi, ceux-ci rentrent dans le rêve dont elle s’éveille en défaisant la chaîne de ses illusions.

Philothérapie

Éliette Abécassis, Flammarion, Paris, 2016, 313 pages et «Beaux rivages», de Nina Bouraoui, JC Lattès, Paris, 2016, 252 pages