Autoportrait d’un lecteur

Membre de l’académie Goncourt, Pierre Assouline (à gauche), ici aux côtés de Tahar Ben Jelloun en 2013, est un amoureux des livres et de leurs écrivains.
Photo: Eric Feferberg Agence France-Presse Membre de l’académie Goncourt, Pierre Assouline (à gauche), ici aux côtés de Tahar Ben Jelloun en 2013, est un amoureux des livres et de leurs écrivains.

« Le genre a ses règles, et celui-ci n’y fait pas exception : l’intérêt en est inégal, le banal y côtoyant l’original », écrit Pierre Assouline à propos du Journal de Valery Larbaud. On pourrait presque dire la même chose de son Dictionnaire amoureux des écrivains et de la littérature qui vient de paraître.

Plus connu comme biographe (Gaston Gallimard, Hergé, Simenon), journaliste et blogueur littéraire (La république des livres), Pierre Assouline siège aussi depuis quelques années à la prestigieuse académie Goncourt, qui décerne chaque année le prix du même nom. Il est aux premières loges de la vie littéraire française et en plein coeur de l’institution.

Amitiés, exercices d’admiration, détestations, fascinations : la forme éclatée d’un dictionnaire — surtout « amoureux » — permet d’aller partout. On y trouvera des anecdotes, des souvenirs de lecture et de relecture, des rencontres uniques et marquantes, quelques ragots de coulisses et des secrets de cuisine du monde de l’édition. Assouline y distribue les lauriers et les coups de dents, épingle autant les vivants que les morts (des éloges pour Antoine Blondin, Alain Finkielkraut et Patrick Modiano, des piques à l’endroit de Le Clézio et d’Umberto Eco).

Il oppose les souvenirs de Charles de Gaulle aux mémoires de Churchill — l’oeuvre solitaire de l’un, les cinq secrétaires à temps plein et le Nobel de littérature de l’autre —, visite les préfaces, la proustologie, Marguerite Duras, Robert Walser et Angelo Rinaldi. Et qu’il se désole de l’attitude de certains héritiers littéraires (voir le procès que lui a intenté la veuve de Borges) ou regrette l’expression détestable « se lit comme un roman », le regard de Pierre Assouline est large et se nourrit souvent d’un bon sens de la formule.

Passionné, il l’est jusque dans sa défense et son illustration du travail de critique littéraire, qui nous donne envie de le citer au long : « Qu’il ne participe pas à la promotion tout en se faisant l’écho de l’actualité de la librairie (un grand écart). Qu’il s’engage dans un parti pris à condition de se justifier. Qu’il fasse découvrir et rêver. Qu’il informe en hiérarchisant. Qu’il ait autant de mémoire et de curiosité que de générosité. Qu’il étonne, bouscule, inquiète et émeuve. Qu’il mette un livre en perspective et le contextualise. Qu’il soit indépendant. »

Sous ses presque mille pages de faits et de méfaits, son Dictionnaire amoureux des écrivains et de la littérature est aussi un véritable autoportrait. Subjectif, arbitraire, forcément injuste, incomplet, le recueil comporte certaines entrées qui sont parfois — et pourquoi pas — le fruit d’un savant recyclage : elles sont constituées d’extraits des articles, préfaces ou billets de blogue que Pierre Assouline a signés pendant quelques décennies.

Et ne lui faites surtout pas l’insulte de trouver son ouvrage « intéressant », il ne vous le pardonnerait pas : « Ce qu’on dit d’un livre quand on ne sait pas quoi en dire. Ce qu’on peut dire de pire s’agissant d’un roman. »

Dictionnaire amoureux des écrivains et de la littérature

Pierre Assouline, Plon, Paris, 2016, 882 pages