Le visage humain d’un fait divers

Janvier 2011. La petite communauté de Pornic, en France, est sous le choc après la disparition de la jeune Laëtitia Perrais.
Photo: Jean-Sébastien Evrard Agence France-Presse Janvier 2011. La petite communauté de Pornic, en France, est sous le choc après la disparition de la jeune Laëtitia Perrais.

C’est fatal : dans un fait divers, la victime existe seulement dans l’ombre de la triste célébrité de celui ou celle qui l’a tuée. Laëtitia Perrais, 18 ans, enlevée, violée, puis tuée dans une petite ville de la France atlantique, est venue, dans la nuit du 18 au 19 janvier 2011, allonger cette liste interminable d’individus condamnés à n’être rien de plus que « l’aboutissement d’un parcours criminel », qu’une réussite de plus, presque banale, « dans l’ordre du mal ». Le pouvoir de son meurtrier lui a ôté la vie, mais il lui a aussi enlevé le droit d’être elle-même, d’avoir une existence propre, y compris dans sa mort.

Sur Wikipédia, son nom apparaît sur la page de son meurtrier. Au procès, le point focal était sur le tueur, devenu héros de ce drame. Un deuxième outrage, après celui fait à son corps, estime Ivan Jablonka qui, dans Laëtitia ou la fin des hommes, a décidé de délivrer cette jeune femme du crime sordide et « misogyne », écrit-il, qui lui a fait perdre sa vie, son humanité et sa dignité. Il le fait en remontant, avec la précision de l’historien, avec le souci analytique du sociologue, avec la plume du romancier — il est tout ça à la fois —, le fil d’une existence forcément singulière qu’un criminel a un jour décidé de couper. Le résultat hybride, qui se promène entre essai, roman, enquête journalistique, a remporté le prix littéraire Médicis 2016 au début du mois de novembre.

« Je n’ai pas envie de la laisser toute seule, écrit l’auteur en conclusion de cette vaste enquête sociale, autopsie d’un meurtre qui donne surtout le point de départ d’une réhabilitation consciencieuse de la figure d’une victime. Que mon livre soit sa phosphorescence, […] une traîne de mots qui disent autant sa grâce et sa noblesse que ses fautes d’orthographe, autant sa détresse et son malheur que ses selfies sur Facebook et ses soirées karaoké au Girafon. »

Le travail de Jablonka n’est pas éloigné de celui mené au début du siècle par Emmanuel Carrère dans L’adversaire (P.O.L.), oeuvre fascinante qui relate, entre roman et grand reportage, le destin méphitique de Jean-Claude Romand, faux médecin mais vrai menteur, qui a cherché dans l’homicide un remède à ses contradictions.

De ses rencontres avec Jessica, la soeur jumelle de Laëtitia, à ses conversations avec l’avocate de la jeune fille, qui s’est trouvée au coeur d’une sombre histoire d’agression sexuelle dans sa famille d’accueil, en passant par des échanges avec des journalistes ou avec le père de la victime, il tire une broderie narrative habile qui laisse la diversité des points de vue et des regards sur l’affaire se rapprocher, s’éloigner, s’unir, se contredire, repartir et revenir sur eux-mêmes, comme pour mieux circonscrire l’épaisseur des traits d’un drame situé dans son contexte familial, social, émotif, politique, même, qui l’a fait naître. Ce drame, expose Ivan Jablonka, nous rappelle « que nous vivons dans un monde où les femmes se font injurier, harceler, frapper, violer, tuer. Un monde où les femmes ne sont pas complètement des êtres de droit. Un monde où les victimes répondent à la hargne et aux coups par un silence résigné ».

En 400 pages, l’historien-sociologue évite les ornières habituelles du voyeurisme, de la moralisation, tout comme celles du déterminisme social, pour expliquer un drame par l’enfance troublée, pauvre et malmenée autant de la victime que du meurtrier. Il laisse plutôt les faits établir le sens et la signification des cercles concentriques que cette jeune fille pleine de vie a induits en « coulant à pic », pour la rêver « comme si elle était absente » et finalement laisser les contours d’un visage humain transcender la triste banalité d’un fait divers.

«De nos jours, les gens meurent à l’hôpital ; parfois chez eux, dans leur lit. Qu’ils soient seuls ou entourés de leurs proches, leur décès est un drame privé, un malheur qui appartient à l’intimité des familles. Laëtitia, elle, est morte publiquement. Son décès a été un événement médiatique. Ses parents ont suivi l’enquête à la télévision. Ses proches l’ont pleurée au vu et au su de tous, entourés de dizaines de voisins, de milliers d’anonymes et de millions de téléspectateurs […] Des chaînes de télévision ont commenté sa personnalité, glosé sur sa fin, sur un mode tantôt grave et contristé, tantôt voyeuriste et anxiogène.» Extrait de «Laëtitia ou la fin des hommes»

Laëtitia ou la fin des hommes

Yvan Jablonka, Seuil, Paris, 2016, 400 pages

ou la fin des hommes