«Nous sommes encore englués dans ce 13»

«Mon Bataclan» remonte le fil d’un temps suspendu, depuis les minutes qui ont précédé l’entrée en scène des terroristes avec leur scénario macabre jusqu’à la sortie des survivants dans l’hébétement et l’incompréhension.
Photo: Lemieux éditeur «Mon Bataclan» remonte le fil d’un temps suspendu, depuis les minutes qui ont précédé l’entrée en scène des terroristes avec leur scénario macabre jusqu’à la sortie des survivants dans l’hébétement et l’incompréhension.

Depuis un an, il n’y a pas eu un soir où Fred Dewilde n’a pas parlé du Bataclan avec sa femme, avant de se coucher. « Par l’entremise de l’actualité, par celle de l’angoisse, par celle de l’élection américaine, tout me ramène encore à ça, a-t-il indiqué cette semaine dans une entrevue accordée au Devoir. Il y a tellement de facettes à cette histoire qu’il nous faudra encore du temps pour passer à autre chose. »

Nous ? Les survivants des attentats du 13 novembre 2015 à Paris qui, ce soir-là, ont emporté dans la mort 90 des nombreux spectateurs rassemblés au Bataclan sur le boulevard Voltaire pour assister, dans l’euphorie, à un concert du groupe américain Eagle of Death Metal. Fred Dewilde, la cinquantaine débridée, était là avec des potes et quelques verres de bière pour célébrer « la vie et le rock ». Puis, à 21 h 40, une vague de terreur a déferlé dans ce temple de la musique et du divertissement, brisant, à grand coup d’obscurantisme, d’explosif et d’armes semi-automatiques, la banalité de ce destin. Un drame qu’il raconte dans Mon Bataclan, récit cathartique dans lequel il a couché des images fortes sur le papier, pour mieux les sortir de sa tête.

« Cela a été douloureux, psychiquement et physiquement, mais c’était utile, explique-t-il. J’ai exprimé plus de choses en trois mois de dessins qu’en trois mois avec ma psy. Comme tous les survivants, j’avais le film qui passait en boucle, à l’infini, nuit et jour. Je n’ai réalisé qu’en le faisant tout le bien que cela allait me procurer. Je n’avais pas le choix, je devais le faire. »

Entre traumatisme et réflexion

Rétrospective sombre d’une soirée qui bascule dans l’horreur, Mon Bataclan remonte le fil d’un temps suspendu, depuis les minutes qui ont précédé l’entrée en scène des terroristes avec leur scénario macabre jusqu’à la sortie des survivants dans l’hébétement et l’incompréhension. Avec un dosage juste des détails, Fred Dewilde s’y expose, entre autres, allongé sur le sol, à côté d’une inconnue blessée avec qui il a dû faire « le mort » pendant d’interminables minutes pour ne pas devancer la sienne, alors qu’autour de lui des hommes armés, représentés dans son oeuvre en chevaliers de l’Apocalypse, s’amusent à soustraire des vies. Le récit oscille entre traumatisme et réflexion, particulièrement dans une deuxième partie qui témoigne de son retour à la vie, dans un long texte qui se substitue alors au dessin.

« Ceux à qui j’avais parlé de ma soirée ont pris conscience de l’horreur en lisant ma bande dessinée, dit Fred Dewilde. Une chose comme celle-là, on ne peut se l’imaginer avant de l’avoir vécue. Ce n’est pas un film. Ça a des odeurs, des goûts, des bruits » qui forcément hantent en permanence les survivants et leurs sens.

Dans son bouquin, le graphiste raconte avoir perdu la notion du temps, être entré dans une autre temporalité après ce contact forcé avec la haine et la mort. Un trouble de la perception que la commémoration, un an plus tard, vient réveiller. « Dans ma vie, les gestes simples ont retrouvé leurs mécaniques, mais l’orientation est encore une chose difficile, tout comme le manque de rapidité dès qu’un problème organisationnel se pose », dit-il, avant d’ajouter : « J’ai fait cette bande dessinée six mois après l’attaque. Je voyais le Bataclan loin de plusieurs années derrière moi. Aujourd’hui, j’ai le sentiment que c’était la semaine dernière. Nous sommes encore englués dans ce 13. Nous sommes encore les pieds dedans. »

Troublé, l’homme reste aussi en colère, dit-il, contre les politiques, contre les gens « qui ne reculent pas, qui foncent droit dans le mur de l’inhumain ». « Ce sont eux qui me font le plus peur aujourd’hui, peur de voir une guerre éclater et de voir mon fils de 20 ans partir au combat, ou, pire, vivre ce que j’ai vécu. » En conclusion de son bouquin, il précise avoir vu assez de « sang, de corps mutilés, brisés, déchirés, explosés, assez de larmes, d’angoisse pour plusieurs vies », réclamant désormais, pour la vie qui lui reste, le droit, après avoir eu la chance de sortir vivant du Bataclan, puis d’avoir pu dessiner ça, de pouvoir désormais rêver.

Mon Bataclan

Fred Dewilde, Lemieux éditeur, Paris, 2016, 48 pages

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