Le «strip-tease» voilé de Jean Basile

Sur les ondes de Radio-Québec, dans les années 1960. Jean Basile considérait l’Amérique du Nord comme un pays de sauvages endormis.
Photo: Télé-Québec Sur les ondes de Radio-Québec, dans les années 1960. Jean Basile considérait l’Amérique du Nord comme un pays de sauvages endormis.

Publié près de 25 ans après la mort de son auteur, cet ouvrage inédit, inachevé et testamentaire de Jean Basile ouvre, par décalage temporel, sur le gouffre entre le lecteur averti d’hier et celui d’aujourd’hui. Le style et l’univers un peu proustien déjà désuets entre 1984 et 1987, les nombreuses références culturelles de l’auteur et son envie de les exhiber relèvent de codes quasi disparus. Rares sont aujourd’hui les Québécois assez cultivés pour tirer la pleine sève d’une prose aussi raffinée. Ce constat soulève en nous des vagues de mélancolie.

Plus que sa structure libre, c’est le style poli comme un galet de Me déshabiller n’a jamais été une chose facile qui donne son souffle vital, nourrissant, éblouissant souvent, à une oeuvre touffue et parfois échevelée. « Il est, je crois, deux races d’hommes comme il est deux races d’animaux, les diurnes et les nocturnes. En ce sens, je fais partie des chouettes, des félins, de ces innombrables rats et fouines qui hantent, le soleil disparu, les fourrés ténébreux, à la recherche de je ne sais quelle nourriture. » Le ton est donné. C’est par l’oeil perçant de l’oiseau de nuit que se livre la terre d’accueil : « Cette Amérique du Nord, pour moi, face à la vieille Europe, la Mater Europa, reste peu ou prou un pays de sauvages endormis. »

On devait à l’écrivain franco-russe Jean Basile Bezroudnoff, établi à Montréal dès 1960, entre autres romans remarquables, La jument des Mongols, en 1964, sur une jeunesse en quête d’elle-même. Il dirigea, de 1964 à 1970, le cahier Arts et Lettres du Devoir, cofonda en 1970 la revue Mainmise, participant à l’effervescence du Québec jaillissant, encombré de ses vieux modèles. La prose de Jean Basile, dont le ton cru et le cynisme évoquent parfois la rage de Jean Genet, s’offre davantage des relents d’Une éducation sentimentale, de Flaubert, et n’est pas si moderne que ça, loin s’en faut ; plutôt reliée à un certain classicisme littéraire, sur perte inconsolée de l’idéal romantique.

Le Québec des années 1960

 

Christian Allègre, en avant-propos, rappelle l’ambition de ce projet : « Rien de moins qu’une fresque du Québec et de la culture des années 1960 s’articulant autour de la vie de quatre garçons. Afin de situer le livre dans l’oeuvre de l’auteur, il faut comprendre qu’il constitue sa troisième et ultime tentative de se colleter avec la nature et la signification de l’homosexualité masculine, de découvrir la place du mâle homosexuel dans la société. »

À travers la bio imaginaire à diverses époques de quatre Montréalais, ses amants, ses amis, sur le macadam — quatre hommes sans qualités, pour paraphraser Robert Musil — leurs destins fascinent beaucoup moins que les digressions dont s’excuse Jean Basile, tissées de regards sur un Québec en marche, mais parfois à tâtons. Quant à l’homosexualité, elle sert de fil d’Ariane pour avancer dans les labyrinthes de cette société fermée qui s’entrouvre.

L’alter ego de Basile, Jean Dupont, célibataire endurci, opiomane, pianiste à ses heures, « narrateur esthète et vicieux, bientôt septuagénaire, qui rassemble, comprend, traduit et enlumine », selon la description offerte par Robert Lévesque dans sa belle préface du livre, est le vrai personnage romantique de sa faune. Également Leni Schultz, trop vite entrevue, vieille propriétaire au passé nazi d’un des héros du livre, dont le profil accusé renvoie à l’ombre celui qu’elle abrite. Le Devoir constitue un des cadres de l’action, celui d’André Laurendeau dans son combat contre Duplessis, ce qui lui vaut l’estime éternelle de Jean Basile. Les allers et venues d’un jeune journaliste éclairent par la bande les dessous d’une salle de rédaction bientôt dirigée par Michel Roy. Car des personnages réels, dont Pierre Bourgault, René Lévesque, Claude Vivier, Pellan, Borduas, le danseur Vincent Warren, etc., voisinent une faune réinventée et nourrie parfois à l’essence de l’auteur.

Tout cela compose un roman qui surfe plus souvent qu’il ne plonge dans la psyché de ses modèles, mais qui éblouit par des réflexions justes sur Montréal, comme sur Paris et New York en contrepoints, et par la qualité d’une plume exceptionnelle. Chez le narrateur, qui ressemble à Jean Basile comme un frère, on goûte cette élégance de voiler en fin de vie son propre appel éperdu vers des absolus de poésie et d’amour, qui s’éloignent hors de vue. L’opium a ses vertus.

 

Le livre sera disponible en librairie le 16 novembre prochain. 

Me déshabiller n’a jamais été une tâche facile

Jean Basile, Fides, Montréal, 2016, 784 pages

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