Roman français - Le grand petit livre de Jeanne Benameur

Elle est vieille et «proprement seule», Mme Lure. Chaque jour, elle déplie la carte géographique sur la table de la cuisine. «Elle lisse les mers, les pays, de sa paume courte, ferme.» Ensuite, elle ouvre la brochure de l'agence de voyages, trouve sa destination. «Personne ne connaît ses départs. Personne n'agite de mouchoir. Cela dure. Qu'importe le temps des horloges. Personne ne l'attend. À aucune escale. C'est une voyageuse de la terre qu'elle ne quitte pas.»

Maintenant, elle retire ses chaussures pour fouler les chemins poussiéreux et les cailloux. «Les collines et les bêtes viennent à elle, déliées. Elles sortent des photographies, se livrent page à page.» Pour Mme Lure, les images sont vivantes. Elle touche ce qu'elle voit. «Parfois, elle pose son front contre celui d'un buffle ou d'un éléphant. Elle prend son regard.»

Elle vit dans cet appartement que son mari lui a légué. Dans la demeure, tout est intact et sans poussière. Tous les jours, elle entre dans la pièce où M. Lure s'enfermait avec ses livres. Elle, elle ne lit pas, n'a jamais lu. Les images lui suffisent, peuplent sa vie. Jusqu'au jour où ses yeux tombent sur la main fine d'un jeune homme qui vole du chocolat à l'épicerie. Sans savoir pourquoi, elle décide de le suivre.

Il s'appelle Vargas. Il voyage avec son grand-père, qui l'a retiré à sa mère quand elle a choisi de vivre avec un paysan. Il habite le campement en face de l'immeuble où vit Mme Lure. Elle ignore pourquoi, mais elle veut donner quelque chose à cet inconnu. Sur la terre, tout près de la roulotte, elle dépose le livre que tenait son mari avant de mourir. Mais Vargas, à qui on n'a pas appris à déchiffrer cette langue-là, rendra son présent à Mme Lure. Ainsi, pour la première fois depuis longtemps, ils sont deux dans cette cuisine où elle voyage. Là, «deux êtres sont en train de vivre quelque chose qui ne tient à rien, quelque chose de frêle comme un feu de fortune, un feu de palettes, de bouts de bois [...]. Est-ce pour cela que tant de gens se rencontrent? Pour que de toute leur chaleur usée deux êtres fassent un feu?».

Et, pour la première fois, Mme Lure lit. Sa voix rappelle à Vargas le temps très lointain où sa mère lui racontait en secret une histoire qui finissait bien. L'écoute de Vargas, sa présence, ouvrent Mme Lure à une autre vie. Elle comprend ce qui retenait si longtemps M. Lure dans la petite pièce du fond. «Tout ce qu'elle voit depuis qu'elle est au monde est là, entre les pages. [...] Le monde est vaste. C'est ici qu'elle le sent. Tout ce qu'elle n'a pas vu hier, avant-hier et tous les autres jours; tout ce qu'elle n'a pas su voir et ne verra pas demain; tout ce qui aura lieu encore, bien après qu'elle ne sera plus rien, est là. Sur les pages.»

On reconnaît dans ce roman dépouillé l'intensité qui traversait Les Demeurées, autre roman de Jeanne Benameur paru en 2000 (disponible en «Folio»). Les Mains libres est un livre si rare qu'on voudrait le citer en entier. On retient son souffle devant tant de justesse, on est touché par cette sensibilité qui se garde d'afficher quoi que ce soit d'autre que l'univers qu'elle perçoit, qu'elle révèle. Chaque phrase dessine lentement ces deux êtres qui rêvent le monde, ouvre au lecteur des passages qui lui permettent d'entrer dans ce temps hors du temps qu'est la lecture. «Personne ne meurt vraiment. Jamais. Tant qu'un vivant imagine, la mort n'est rien.» Un grand petit livre.