Les éditions de l’urgence

L’Expozine, microsalon annuel du fanzine, de la microédition et de la bande dessinée, en est cette année à sa 15e édition.
Photo: Christina Higham L’Expozine, microsalon annuel du fanzine, de la microédition et de la bande dessinée, en est cette année à sa 15e édition.

Le fanzine, et son nom l’indique, était l’oeuvre d’un fan : un livret, une revue faite de bric et de broc avec les moyens du bord. À l’aube de la 15e édition d’Expozine, microsalon annuel du fanzine, de la microédition et de la bande dessinée, survolons l’évolution de ces éditions de l’urgence, forcément propulsées par les technologies.

Il y eut toujours et il y aura toujours des poètes et des auteurs qui choisissent de bricoler eux-mêmes leurs livres, brochant à la main leurs feuillets, soit parce qu’ils veulent que leur parole trouve rapidement une voie vers le public, soit parce qu’ils ne peuvent souffrir l’intervention d’un éditeur, rappelle Louis Rastelli, cofondateur d’Expozine.

« Au Québec, on pourrait presque dire que le Refus Global était un fanzine. C’était un collectif » et il était important, dans la posture de ces auteurs artistes, de dire et montrer qu’ils étaient entièrement indépendants, poursuit le collectionneur. Car c’est une des beautés des fanzines, nomme Catherine Cormier-Larose, qui en confectionne, en plus d’en être une grande lectrice. « Je suis intéressée par le do-it-yourself, par ces manières de faire d’abord, sans attendre l’argent ou les subventions. Ça produit forcément des communautés et des endroits spécifiques de partage. » La fan de fanzines se souvient avec nostalgie des bibliothèques de partage des cafés Sarajevo et Esperanza, qui ont passé le témoin aux librairies indépendantes, comme le Port de tête ou Drawn and Quartely, où l’on vend toutefois plus que l’on ne troque.

Dans les années 1950 à 1970, le fanzine est souvent l’oeuvre d’un fan de science-fiction, d’un geek, si on caricature, voulant réécrire Star Trek ou en recenser tous les personnages. Avec l’arrivée du punk et les années 1980-1990, se souvient Louis Rastelli, les fans parlent alors musique, font de la critique de disques, quêtent des entrevues de musiciens ou des billets de spectacles qu’ils recenseront ensuite. « Tous ces contenus, qui artistiquement ne sont pas les plus intéressants et qu’on voyait encore dans les premières années d’Expozine, ont disparu, en migrant vers le Web, » explique M. Rastelli. Et la démocratisation des photocopieuses a créé le boom des fanzines en noir et blanc, brochés, qu’on ne voit pratiquement plus désormais.

 

Du broché au cousu main

Il n’y a pas si longtemps, « si on voulait passer un message rapidement ou signaler son opposition en un jour ou deux, on faisait un tract, poursuit-il. Ce n’est pas pour rien que, lors de la crise d’Octobre, des presses ont été saisies : elles représentaient la parole indépendante. »

Une part de cette parole indignée, « à chaud », a certainement glissé vers les réseaux sociaux. Mais le contenu politique reste une partie de l’ADN des fanzines. Des guides pour savoir quoi faire si on est arrêté dans une manif. Des paroles féministes ou queer. Des descentes en règle des institutions. Le Web, estime Louis Rastelli, est devenu un lieu de réunion et de catalogage qui rend les productions plus faciles à trouver. « Un statut Facebook est encore plus éphémère qu’un fanzine. Je ne crois pas que l’un remplace l’autre, mais je les vois comme complémentaires. »

Est-ce notre fatigue face aux heures passées devant des écrans en deux dimensions ? Ces dernières années, notent les observateurs, le fanzine tend vers la microédition et la microédition se fait de plus en plus belle. Sérigraphie, couleurs, reliures, feuillets cousus se voient de plus en plus, jusqu’au livre artisanal. « La microédition est de moins en moins différente des fanzines, croit Jasmin Miville-Allard, cofondateur de la revue fanzine La Conspiration dépressionniste (2003) et de Moult Éditions. Elle l’était à une époque parce que les moyens d’édition étaient monopolisés par le milieu traditionnel ; quand, pour réussir à faire un livre, ça prenait tout un département. Le fanzine était alors une réponse au désir d’expression qui n’a pas de moyens, sauf les moyens du bord. Aujourd’hui, ne serait-ce que par Photoshop, les productions des microéditions se sont beaucoup professionnalisées. Et, tant qu’à avoir des enveloppes de cette qualité, faisons des textes plus longs et du travail éditorial sérieux… »

M. Miville-Allard souligne l’effet moteur de la discrimination positive effectuée par Expozine, qui a rapidement imposé un quota de 50 % entre les exposants anglophones et francophones. Car la scène, auparavant, était majoritairement anglophone, peut-être à 80 %. « On a vu nos ventes y diminuer par apparition de concurrence — et c’est une bonne chose. Expozine a aussi expulsé, il y a quelques années, tout ce qui était bobettes en macramé [et produits dérivés variés]. Ça arrive souvent dans l’underground : tout ce qui est un peu original essaie de se coller ensemble. Expozine fait aussi maintenant une rotation des éditeurs américains, plus gros, qui veulent venir, parce que c’est certainement un des plus grands rassemblements du genre en Amérique du Nord. »

Le contenu alternatif, précise Louis Rastelli, reste un critère de choix des exposants. Et peut-être ce qui fait la différence entre l’autoédition tous azimuts qui explose aujourd’hui et les fanzines et microéditions. « Chez nous, il n’y a pas de superhéros ou de guide spirituel pour bien vivre », lance-t-il.

Prédire l’avenir des fanzines ? « Les artistes en arts visuels commencent à dominer », lance M. Rastelli. « Je pensais, j’espérais que les débats raciaux n’étaient plus nécessaires, mais je crois que Donald Trump va les ramener sur le tapis. Comme le féminisme. On devrait avoir beaucoup de fanzines cette année… », prévoit Catherine Cormier-Larose.

Expozine

Les 12 et 13 novembre, à l’église Saint-Denis (454, Laurier Est)