Roman québécois - L'homme qui marchait le plus lentement du monde

S'inspirant d'un entrefilet lu dans le journal à propos d'un drame familial, Monique Le Maner dessine dans La Dérive de l'éponge des êtres pris avec la douleur du fracas à l'intérieur d'eux-mêmes.

D'abord professeure de lettres en France, en Algérie et au Togo puis journaliste dans un hebdomadaire parisien, la romancière vit aujourd'hui à Montréal. Son précédent roman, Ma chère Margot, dévoilait une étrange correspondance faussement enjouée, perverse, intensément haineuse entre deux amies. Ce roman noir et désespéré où la folie épiait la lucidité avait laissé les critiques divisés.

Les descentes aux enfers, la détresse humaine, les petites morts lentes, bref tout ce qui exprime le malheur ne séduit pas d'emblée. La force et la vigueur du style déterminent la poursuite du voyage. La Dérive de l'éponge, quoique bien écrit, ne remplit pas toutes ses promesses sur ce plan.

Des ténèbres et puis des voix

«L'homme qui marchait le plus lentement du monde» s'appelle Georges, dit Giôrgy, dit Jojo, dit Jo, dit l'Éponge. La romancière a recours à l'allégorie animalière. Georges pèse des tonnes. Devenu trop lourd, soit il marche en trébuchant, soit il rampe. Rêveur incorrigible, il a passé sa vie «à éponger son trop plein de songeries pour s'en faire un gros coussin qui arriverait à cacher tout le reste». Mal lui en prit. Les années se sont enroulées autour des «petits matins mensonges» et «des soirs sans soie». Il a failli y rester plusieurs fois, «collé aux profondeurs, tandis que ses contemporains s'ébattaient à la surface». Georges était un homme sensible. Un homme-éponge.

Un jour, il n'oublie pas de descendre à la station de métro à proximité de son bureau. En fait, il ne travaille plus depuis plusieurs mois. Enfermé dans ses peurs, il avance désormais «dans la désespérance» des jours. Assis sur un banc de la station Lionel-Groulx, «épave hallucinée à l'odeur repoussante», il parle tout bas. Il n'arrête pas de parler à vous en donner le tournis, pense «l'homme douceur» à la barbe grise venu prendre place à ses côtés. Ce dernier, anéanti par le départ de sa femme, écrasé par une solitude trop bruyante, écoute Jojo raconter son histoire peuplée d'ombres troublantes.

Georges se métamorphose en Léa, puis en Roberta. «Tant de voix que Georges entendait bien plus que ne le croyaient les autres, si insupportables à la longue qu'il lui fallait bien leur prêter sa voix de ventriloque.» Fabulateur invétéré? Fou? Pauvre type? La romancière entretient le doute sur son personnage caméléon jusqu'à ce qu'il sombre dans une sorte de délire et devienne étranger à ce qui l'entoure. «Un vent furieux» souffle à présent dans sa tête. Il s'approche du quai et se jette... à la mer. «Des ténèbres et puis des voix.»

Trois femmes ont gravité autour de la vie de Jojo. Roberta, sa soeur, hystérique, menteuse, jalouse et rancunière, sa mère, évanescente, et Léa. D'origine italienne, elle n'a rien connu en dehors de son village natal — qu'elle a quitté après la mort de son père, «les yeux encore pleins de soirs aromatiques» — et de sa «terre d'érable». Elle vit dans la sentimentalité de ses romans-photos. Elle épouse Georges. La soeur et la mère sont en robes de deuil. Quelques mois plus tard, enceinte, elle lance à son drôle de mari: «Un bambino, Giôrgy, il va nous apprendre à aimer la vie!» Mais la vie ne semble aimer personne dans ce roman. Que des expressions de douleur dans les yeux de tous les personnages. Et des pulsions morbides.

Dérives imaginaires

Roman noir sur la solitude — peut-on mourir de solitude? C'est du moins ce que croit l'homme douceur —, La Dérive de l'éponge raconte l'histoire d'un homme effondré en lui-même. La romancière réussit à créer une atmosphère étouffante et névrotique pleine de haine, de rancune, de jalousie et de colère. Elle maintient les frontières brouillées entre la réalité et l'imaginaire, entre la lucidité et la folie. L'ironie douce-amère des dernières pages déconcerte: «La vie n'était pas une succession de moments parfaits et grandioses, voilà.»

En deçà de la noirceur et du désespoir qui contaminent le récit, les jeux de mots et les dérives imaginaires de Jojo surgissent comme des bouffées d'air frais. Les mains fines et élégantes d'un passager se métamorphosent en «des nervures de feuilles légères par un beau matin frais et lumineux de début juin»; les notes d'un piano, en «voiles noirs et blancs se battant contre les murs»; les wagons de métro, en «des paquebots bleus sur flots noirs». Une petite fille danse autour «du mât du transatlantique» et le flot de voyageurs contournent «les colonnes d'Hercule», supports architecturaux de l'édifice. Il neige à plein ciel dans le métro alors que «les deux sorties brillent comme deux soleils».

Dans le regard déformant de Georges, les usagers du métro se transforment en «naine de jardin fourrageant dans les poubelles», en «homme au rire redoutable», en «femme de peine presque couchée sur son balai»; il y a aussi «des anoures, des cloportes, des mouettes rieuses et des fauves édentés regagnant leur tanière». Curieux bestiaire dont un des fantômes inquiétants apparaît en page couverture du roman.

Allez savoir ce qui peut surgir de l'esprit des écrivains! Monique le Maner crée un climat d'oppression et de démence qu'elle diffuse tout au long de La Dérive de l'éponge. L'ombre d'un Roquentin (La Nausée) ou d'un Gregor (La Métamorphose) plane sur le roman. Nous devrions être touchés par la détresse de l'homme qui marchait le plus lentement du monde. Nous demeurons au seuil de ce drame.